CRITIQUE / Par Jean-Jacques Salgon

 

Mathias Enard, Boussole, Arles, Actes Sud, 2015,
400 pages, 21,80 euros.

 

L'ai-je rêvé ou l’ai-je vraiment lu ? Il me semble que quelque part dans son roman Mathias Énard décrit une drôle de boussole. Cette boussole en effet, plutôt que d’indiquer le nord, pointe toujours vers l’est. «Une boussole de farces & attrapes », nous dit Enard (mais est-ce vraiment lui qui a écrit ce livre ?) et dont son narrateur Franz, qui la possède, parvient à trouver le truc : « En réalité, il y avait deux aiguilles séparées par un carton; l’aiguille aimantée se trouvait en dessous, invisible, et la seconde, assujettie à la première, faisait un angle de quatre-vingt-dix degrés avec l’aimant.»

Il semble bien que cette boussole déviante soit à l’image de ce livre foisonnant et secret et justifie ainsi le choix de son titre: comme elle, le roman de Mathias Enard (mais est-ce vraiment un roman ?) semble pointer simultanément vers deux azimuts: une histoire d’amour impossible qui en constituerait le pôle magnétique (plus ou moins dissimulé) et l’histoire parallèle d’un « désir d’Orient ». Ce deuxième pôle «oriente» donc de façon plus apparente le récit, lequel met en scène, arrache de l’oubli ou des tréfonds d’archives réelles ou virtuelles, fait vivre et revivre pour nous, des dizaines de personnages. Ces personnages, le plus souvent réels, ont tous cédé à ce pôle attractif qu’a constitué durant des siècles pour l’Occident, sinon l’Orient, du moins une certaine idée de l’Orient. Un tropisme qui depuis l’expédition d’Égypte porte le nom d’orientalisme et va pousser d’innombrables voyageurs, aventuriers ou chercheurs européens vers les sables des déserts, les ruines antiques, les villes coiffées de coupoles ou hérissées de minarets, le charme puissant des harems ou des caravansérails. Ainsi l’on voit défiler sous nos yeux une théorie d’écrivains souvent célèbres tels Lamartine, Hugo, Goethe, Flaubert, des poètes comme Rimbaud, Germain Nouveau ou Pessoa, des peintres comme Ingres ou Delacroix, des musiciens comme Wagner, Mendelssohn ou Rimski Korsakov. D’autres moins connus font aussi leur apparition, comme cette Marga d’Andurain, personnage rocambolesque et flamboyant, qui tint un temps l’hôtel Zénobie de Palmyre, contracta un mariage blanc avec un ami Bédouin (devenu ainsi son « mari-passeport ») pour pouvoir être la première femme occidentale à entrer dans la Mecque, fut accusée d’espionnage et de meurtre, passa deux mois dans les geôles d’Arabie, croisa sur son chemin la Suissesse Annemarie Swarzenbach. Toutes ces figures et bien d’autres vont et viennent dans le livre, comme des fantômes s’extirpant du cerveau tourmenté d’un insomniaque, comme des ectoplasmes dansant dans les vapeurs d’une fumerie d’opium. Le narrateur est à Vienne, il cherche donc vainement le sommeil, rumine son amour impossible pour Sarah, alter-ego plutôt que véritable « autre », puisqu’elle partage avec lui cette même passion pour l’Orient. Un Orient voilé qu’ils s’obstinent tous deux à vouloir décrypter, Orient rêvé qu’Énard décrit aussi comme une « résilience » une « quête de la guérison d’un mal obscur, d’une angoisse profonde ». Un Orient imaginaire qui parfois fait écran et isole le voyageur : « Nous-mêmes, au désert, sous la tente des Bédouins, pourtant face à la réalité la plus tangible de la vie nomade, nous nous heurtions à nos propres représentations qui parasitaient, par leur attentes, la possibilité de l’expérience de cette vie qui n’était pas la nôtre. » L’accès à l’altérité est le vrai sujet de ce livre. Ce thème irrigue toute une réflexion que l’on voit resurgir de page en page, à travers des notations qui prennent parfois la forme d’aphorismes « la honte est un sentiment qui imagine l’autre en soi, qui prend en charge la vision d’autrui, un dédoublement », de commentaires plus tristement actuels comme ceux-ci : « les démolisseurs écervelés islamistes manient d’autant plus facilement la pelleteuse dans les cités antiques qu’ils allient leur profonde bêtise inculte au sentiment plus ou moins diffus que ce patrimoine est une étrange émanation rétroactive de la puissance étrangère » ou bien « ce que nous identifions dans ces atroces décapitations comme “autre”, “différent”, “oriental” est tout aussi “autre”, “différent” et “oriental” pour un Arabe, un Turc ou un Iranien ». 

Mais le véritable charme (au sens fort, car ce livre opère, pour qui s’y abandonne, comme une sorte de philtre) tient surtout à sa structure formelle qui procède par épiphanies, mélange de styles et de typographies, tient du journal et du roman épistolaire, laisse parfois surgir des phrases aussi brillantes et ciselées que celle-ci : « L’air du crépuscule était tiède, sec, électrique ; il sentait l’herbe brûlée des plates-bandes et tous les mensonges de la nature. »

Il y avait longtemps que je n’avais pas éprouvé pareil bonheur de lecture. Pourtant, autour de moi, ce livre ne recueille pas toujours les suffrages, « trop de références », « prétentieux », disent certains. En diraient-ils autant de Proust ou de Musil ? Ne seraient-ils jamais venus à bout du monologue de Molly Bloom ou de La Vie mode d’emploi ? Il arrive parfois que l’on se sente un peu seul, même et surtout devant les piles d’un prix Goncourt. Alors, pour se consoler, on se rappelle le mot de Barthes et l’on se dit que oui, « La vie est ainsi faite, à coup de petites solitudes. » §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 24 (décembre 2015 / janvier et février 2016)