CRITIQUE // Par Camille Paulhan

 

Cécile Bargues, Raoul Hausmann après dada
Bruxelles, éd. Mardaga, 2015, 264 pages, 35 €.

 

L'historienne d’art Cécile Bargues livre aux éditions Mardaga un essai dense et enlevé sur l’atypique dada Raoul Hausmann. Mais, loin de se concentrer sur les années même du dadaïsme bourgeonnant, elle a choisi un biais inhabituel mais capital pour le renouvellement actuel de l’histoire de l’art : se positionner « après », après dada et donc après les déclarations collectives fracassantes, les provocations à visées révolutionnaires et l’âge d’or du mouvement. Ou, pour le formuler autrement : que font les dadas une fois dada disparu, ou plutôt réduit au silence ?

Elle rappelle notamment les violences subies par les membres de dada en Allemagne : ateliers de Hans Richter et de George Grosz saccagés à la hache, dénonciation virulente des dadaïstes, considérés comme passibles d’être « internés dans une maison de fous », dans Mein Kampf, autodafés d’œuvres et notamment de celles de Raoul Hausmann. Son angle d’attaque se situe précisément dans les années 1930 et 1940, lorsque l’artiste, tour à tour danseur, poète, photographe, dessinateur, auteur de photocollages ou romancier est contraint d’une part à une solitude forcée par un exil devenu nécessaire, d’autre part à une errance dans une Europe bouleversée, où il fuit l’Allemagne pour l’Espagne, puis la Tchécoslovaquie et enfin la France et le Limousin en 1939, où il finit ses jours sans être jamais retourné en Allemagne.

Étrange personnage que Raoul Hausmann, apatride à la fin de la Seconde Guerre mondiale, né à Vienne de citoyenneté tchèque, ayant vécu en Allemagne sans se sentir appartenir à ce pays. N’hésitant pas à intenter plus tard un procès au Reich, qu’il tenait pour responsable de sa « maladie de cœur » et de «l’anéantissement de ses possibilités de carrière», Hausmann ne devait pas passer tout à fait incognito à Peyrat-le-Château, comme en témoigne Sarane Alexandrian vers 1940 : l’homme tenait « du boxeur myope, de l’alpiniste tyrolien et du touriste narquois, avec ses lunettes lenticulaires, sa veste et ses knickerbockers verts à carreaux ». Auteur d’un roman-fleuve, Hyle, et d’un drame incohérent intitulé Palissandre et Mélasse, mettant en scène une Palissandre changeant de sexe et accouchant d’un melon, en apparence pas très éloignée de la Thérèse des Mamelles de Tirésias, Hausmann s’illustra également dans des projets architecturaux anti-utopiques à la fois insensés et tout à fait en accord avec les inquiétudes de son époque : aplanir les sommets des montagnes, enterrer les hommes dans des tranchées avant de faire exploser les armes atomiques américaines et de l’URSS, etc.

On comprend mieux, à lire cet essai, comment l’artiste échappa discrètement à l’histoire de l’art, en dépit d’archives considérables conservées au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart. Le récit de Cécile Bargues le dépeint comme un homme partageant avec les penseurs de son temps – Walter Benjamin, notamment – des théories et des points de vue engagés sur le monde, tout en se retrouvant irrémédiablement isolé. 

 

Raoul Hausmann, Plante herbacée, 1931, négatif photographique, MDACR.

 

À Ibiza, où il trouve refuge après son départ d’Allemagne, Hausmann s’intéresse avec une empathie particulière aux coutumes et aux rites locaux, à la faune ou à la flore: il photographie le sable, l’écume, les plantes, surtout celles qui prolifèrent à partir du sol, pissenlits ou chardons, photographiées en plongée comme pour manifester leur joyeuse expansion. La Méditerranée apparaît dans l’imaginaire de Raoul Hausmann comme le lieu même de l’opposition à la pensée totalitaire, à savoir un espace à l’identité mêlée, faite d’emprunts et d’échanges entre des peuples et des traditions. L’architecture traditionnelle austère de l’île le fascine, et il la saisit dans tout son dépouillement. Toutefois, c’est à l’inverse d’une vision obsédée par la pureté et l’orthogonalité d’un Le Corbusier qu’il les documente par la photographie. Se méfiant jusqu’à la fin de sa vie des injonctions autoritaires et de la marotte puriste idéologique de l’architecte, il recommandait en 1967 qu’on oublie Le Corbusier, tout en concluant à son « inutilité » : son « Appel à la fantaisie » parut en 1970 dans une publication Fluxus, côtoyant la proposition provocatrice de Joseph Beuys recommandant d’élever le mur de Berlin de 5 cm ou la Body House organique de Carolee Schneemann.

L’ouvrage ne cesse de rappeler à quel point la perception du mouvement dada comme un nihilisme destructeur parmi d’autres n’est qu’un fantasme erroné, et que ce qui animait tous ses acteurs était d’abord une inquiétude immense mêlée d’une dérision ravageuse face au cataclysme de la Première Guerre mondiale. La définition que Raoul Hausmann donne de dada, à savoir selon Cécile Bargues «un état de mobilité interne, un mode d’existence maximal, un contre-projet de civilisation et une révolution culturelle» vient trouver un écho d’une grande lucidité dans ses textes théoriques cités par l’auteure, où il réfute par exemple les analyses de Freud, perçues comme patriarcales et oppressives, notamment sur le corps féminin.

Mais Hausmann n’était pour autant pas un doux rêveur, ou un utopiste persuadé de pouvoir changer le monde : son pressentiment d’un futur peuplé d’hommes isolés de leur environnement, ses craintes face à la bombe atomique en font un témoin averti de son époque. C’est tout l’enjeu de cet ouvrage érudit et minutieusement référencé de rendre hommage à un artiste aussi complet que Raoul Hausmann, qui devrait passionner les amateurs de dada comme ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées au cours des années 1930-1940. Notons aussi que la préface, du regretté Marc Dachy, spécialiste incontesté du mouvement d’avant-garde, vient rappeler tout l’enjeu du travail d’Haussmann au sein de dada. La pensée du « Dadasophe », comme il s’était surnommé lui-même, qu’il reste pour beaucoup à éditer, a donc de beaux jours devant elle. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe (n° 24 / décembre 2015/janvier et février 2016)