CRITIQUE // par Claude Chambard



Christophe Manon, Extrêmes et lumineux
Lagrasse, Verdier, 2015, 188 pages, 13,50 euros.

 

Extrêmes et lumineux de Christophe Manon est une belle et rude aventure intellectuelle et physique, car sa phrase très musclée attrape la langue à bras le corps, et, en une suite de 70 épaulés-jetés qui mettent à mal une conception linéaire du temps – de la narration –, il réussit à tenir à distance son écoulement infernal et la mort qui inexorablement vient.

Christophe Manon qui sait que le désir et la sexualité – très présente, de front, sans affèterie ni excès –, sont parmi les meilleurs éléments perturbateurs qui soient à notre disposition pour ralentir le temps qui file, entraîne la langue dans un enchainement de paragraphes, façon de chanson en laisse, genre maraboutdeficelledecheval, qui brasse des histoires – oui, c’est le bon mot – des images, dans lequel on découvre à chaque ligne ce que l’auteur traque méticuleusement, méthodiquement, et qui est le cœur du livre : une hypothétique vérité comme le sont les histoires de famille, les bibliothèques désuètes, les titres ronflants d’émissions de télévision, les événements que nous partageons et qui constituent rien de moins que notre mémoire collective. Récit de mémoire donc, de mélancolie et de langue, enquête, machine à produire du langage, à questionner le passé en prenant le risque de le voir surgir dans le présent, au risque du ressassement. Certaines pages, à n’en pas douter, ont été arrachées et cependant il est aisé de les lire au tréfonds de notre mémoire en spirale, représentée par la figure du parking vide dans lequel toute la place est prise par le récit qui sans cesse s’échappe pour que le lecteur sans cesse le rejoigne, grâce à une formidable discontinuité, réjouissante et fracassante, d’où les émotions affleurent dans « un moment d’une telle intensité, aussi extrême et lumineux ». Ainsi tout le livre semble contenu dans un tableau dont « le cadre se dilate indéfiniment » – comme chez Laurence Sterne ou Claude Simon, par exemple, précurseurs, en quelque sorte, de la belle aventure que voici. § 

 

Billet publié dans le journal critique Hippocampe n° 24 (décembre 2015 et janvier/février 2016)