CHRONIQUE MEMORIAL (9) //
par Anthony Dufraisse

 

Jean-Luc Nancy, Journal des Phéniciennes
Paris, Christian Bourgois, coll. «Détroits», 2015, 128 pages, 9 €.

En mai 1982, le Théâtre national de Strasbourg jouait Les Phéniciennes, pièce d’Euripide, dans une mise en scène conjointe de Michel Deutsch et Philippe Lacoue-Labarthe. À cette production, le philosophe Jean-Luc Nancy participa modestement au titre de figurant, en l’occurrence dans un rôle de valet d’armes.

Une présence fugitive qui lui permit de devenir, dans le même temps, chroniqueur de ce projet artistique. Dans une note introductive, il recontextualise : « Il me restait ainsi tout le temps de la représentation – de toutes les représentations (une quinzaine sans doute). L’idée m’est venue de tenir un journal. Je l’ai ensuite donné à Philippe, agrémenté de photos que j’avais prises ». Puis le temps, trente-trois ans exactement, a passé. Exhumé des archives de Philippe Lacoue-Labarthe, le journal nous est livré ici à l’état brut, ses notations comme autant de traces d’une expérience théâtrale. D’une immersion dans la coulisse. L’intérêt des carnets de Jean-Luc Nancy n’est d’ailleurs pas tant de nous faire découvrir ça – l’envers du décor, comme on dit –, mais de nous amener à réfléchir à comment ce qui se passe sur scène vient à faire sens, comment le fond du texte du dramaturge grec traverse l’Histoire pour prendre forme dans une nouvelle temporalité. La particularité de Jean-Luc Nancy c’est qu’il se tient dans un genre d’entre-deux par défaut – ni totalement comédien, et pour cause; ni véritablement spectateur puisque partie prenante de la pièce. Paradoxalement, son « accès latéral » à la chose théâtrale, depuis la coulisse, depuis les loges, lui vaut d’en approcher le cœur. « Le seul intérêt des échappées depuis la coulisse ou des bribes ramassées ailleurs n’est pas dans l’exhibition de l’anecdote, de la psychologie ou de la sociologie autour du spectacle. (…) Il est seulement dans une tentative pour toucher la fugitivité de la chose théâtrale ». Dit comme cela, on pourrait croire qu’il s’agit à chaque fois d’une simple description événementielle de la représentation. Erreur. Dans la succession des représentations, l’auteur essaie bien plutôt de saisir ce qui surgit, ou survit, sur scène, au fil des jours. Là se situe l’essentiel de l’entreprise de Jean-Luc Nancy : comprendre, entre la phase des répétitions, le moment du filage puis les représentations proprement dites, le processus d’apparition du théâtre. Ou plus exactement « les conditions de son apparaître répété». On touche là, bien évidemment, à ce qui fait l’essence même du théâtre, c’est-à-dire, en raison de sa qualité d’art vivant, son impossible reproductibilité. D’une représentation l’autre, le spectacle n’est jamais le même à l’identique. Il ne saurait l’être quand même ses initiateurs, ses artisans le voudraient-ils, puisqu’au principe du théâtre il y a « la répétition de l’irrépétable ». À la suite du philosophe sensible à la manifestation de « l’infinitésimal », on entre ainsi dans le domaine de l’infime, de la nuance, de la subtile et parfois imperceptible variation. « Curieux de saisir chaque soir une toute petite différence de moment dans la même fraction de scène », le figurant qu’est Nancy se figure, précisément, tout le jeu des différences, que celles-ci soient voulues (par évolution de la mise en scène), subies (l’acteur n’étant pas un robot, une machine) ou accidentelles (quand s’invite l’imprévisible, le raté). À travers ce journal, il me semble que quelque chose comme une analyse spectrale du théâtre a (eu) lieu. Son observation quasi quotidienne des Phéniciennes conduit donc Jean-Luc Nancy à s’interroger sur la vibration du texte d’Euripide et sa transposition au présent à travers le travail et la prestation des comédiens, à questionner la temporalité propre au théâtre, la nature du regard du spectateur (comparé à l’expérience cinématographique notamment) mais aussi à reprendre la question du théâtre du point de vue de son historicité. C’est ainsi, par intermittence, qu’une sorte de généalogie s’esquisse en filigrane, qui déplie l’espace-temps du théâtre, remonte à ses origines supposées. Somme toute, et évidemment en raison de son inscription dans un temps circonscrit, ce journal se donne, si l’on peut dire, comme un reportage philosophique. Au fond, Jean-Luc Nancy est un peu comme un envoyé spécial venu là, au cœur de cet univers artistique et humain si singulier, pour témoigner de ce que « le théâtre improvise sans cesse » sa propre existence sur fond de recommencement immémorial. §

 

Chronique publiée dans le journal critique Hippocampe (n° 24, décembre 2015 / janvier-février 2016)

 

En coulisse ce soir avant le lever de rideau. Du côté des loges ça chahute, ça fait semblant de répéter les modulations du chœur, mais en criant. Ici, les bruits d’Athènes sont mêlés aux bruits divers des pompiers, des techniciens qui placent quelque chose, de Jocaste et Dido qui traversent le plateau. Le rideau de fer, avec son écriteau rouge « défense de fumer » me rappelle Diderot, lu aujourd’hui : « imaginez un mur entre vous et les spectateurs – ne vous souciez pas d’eux ».