CRITIQUE / par Anne Maurel

Yanaihara Isaku, Dialogues avec Giacometti
Traduit du japonais par Véronique Perrin, Paris, Allia, 2015, 112 pages, 15 euros.

 

Après la lecture d’un premier livre de Yanaihara Isaku Avec Giacometti1 que restait-il à découvrir qu’on ne sût déjà des liens unissant l’artiste à son modèle, et de leurs conversations sur l’art, le travail, la liberté, le courage, l’amitié et l’amour ? Il nous manquait l’histoire de leur première rencontre, un an avant, qui a décidé de l’aventure à venir dans l’atelier2. Elle est retracée dans ce second volume qui paraît aux éditions Allia dans la traduction de Véronique Perrin, les Dialogues avec Giacometti, recueil des entretiens ayant eu lieu avant et après les mois de pose.

Ce nouveau livre est l’élaboration lente, par retouches, d’un portrait de Giacometti toujours plus ressemblant. Il court sur plusieurs années, et se clôt sur un fulgurant essai de deux pages intitulé Entre disparition et apparition, paru au Japon en 1978. Il progresse selon les avancées de la conversation entre ces deux intelligences et ces deux sensibilités toujours en éveil.

Yanaihara, auteur en 1954 d’une étude sur « la littérature existentialiste » et d’une « Introduction à l’art », rencontre, à la fin du mois d’octobre 1955, Alberto Giacometti : il a vu, à travers la porte vitrée d’une galerie, un jour où il « se sentait vide », un tableau qu’il décrit comme un « violent enchevêtrement de noirs et de blancs qui se détachaient d’un néant de cendres. » Mais la légende noire d’un Giacometti existentialiste, artiste de l’angoisse et de « notre solitude d’hommes modernes », une solitude « absolue », va peu à peu laisser la place à une vision plus nuancée et plus juste de cette œuvre singulière.


« Une statue de femme nue se dressait dans un coin de l’atelier, enveloppée de chiffons pour que la glaise ne sèche pas : il profitait du moindre instant, une courte interruption de nos séances de portrait, un moment en fin de journée, juste avant de sortir dîner, pour déshabiller la statue et retoucher la glaise. « Ça change du tout au tout ! c’est curieux comme ça change, s’écriait-il en s’étonnant lui-même, je ne pensais pas que l’effort de vous copier ferait autant avancer le travail de mémoire!» Il semble que ce progrès du « travail de mémoire » consistait à transformer la chose vue en chose qui apparaît, autrement dit: à figurer la disparition. Pour la bonne raison qu’une chose ne saurait apparaître si elle ne disparaît d’abord. D’apparition en disparition, de disparition en apparition. Personne n’est allé aussi loin que Giacometti au sujet de la vision. »


La fréquentation de l’homme, de semaine en semaine, le saisissement éprouvé en découvrant l’atelier de la rue Hippolyte-Maindron, imposent le sentiment que la solitude trouve dans la fraternité son prolongement inattendu. Des grandes mains qui vous prennent la main et vous mettent en confiance dès le premier rendez-vous ; le plaisir toujours renouvelé pris à la conversation, « l’élan juvénile » et la spontanéité qui s’y font jour ; l’insatiable et enthousiaste curiosité pour le Japon d’où vient Yanahaira, pour son art et sa langue ; la bienveillance généreuse d’un aîné à l’égard d’un plus jeune, qu’il présente à d’autres artistes; la vision dans l’atelier de « vieilles bouteilles poussiéreuses » et d’« une rangée de figurines en plâtre » « pareilles à des fantômes et cependant incroyablement fraternelles, audacieuses et d’une humilité sans borne » éclairent d’un jour nouveau l’œuvre de Giacometti. La solitude qui s’y révèle n’est ni psychologique, ni métaphysique, mais spatiale. Le «néant» c’est, pour lui, l’espace quotidien : celui des hommes et des femmes dans la rue comme celui des bouteilles dans l’atelier, qui ne se touchent pas, mais existent côte à côte, fraternellement, se tenant ensemble dans un vide actif qui les entraîne, faisant face ensemble à ce qui les menace de disparition.

Un art « vrai », fidèle à une réalité mouvante et vaste, ne peut que tenter « d’attraper » l’instabilité de tout – dans le portrait, c’est celle d’un visage – qui file entre les doigts, rendant ainsi le travail infini. L’achèvement est impossible, tant dans la création que dans la réception d’une œuvre. Car elle doit, pour vivre, continuer à bouger, à agir sur le regardeur, faire naître en lui quelque chose, être « ouverte » au lieu de se refermer sur un message clos, figé. On devrait pouvoir dire de toute grande œuvre ce que dit ici Yanaihara placé face à une sculpture de Giacometti : « Je me sentais disparaître en même temps que je m’amincissais comme cette statue et grandissais, grandissais jusqu’au ciel. » Notre corps qui, attiré par la statue dans son espace, se déforme en changeant de dimensions fait changer notre point de vue sur l’étendue, perçue autrement de plus haut. Il n’y a pas pour Giacometti « d’éternité » de l’art. Les œuvres qui nous changent changent elles aussi. Elles sont fragiles, comme nous, s’altèrent, s’abîment et parfois disparaissent. Le plâtre des statues s’effrite. Des taches ou des trous apparaissent à la surface d’une toile. La poussière se dépose sur elles sans leur ôter de leur valeur. C’est même à cela qu’on reconnaît l’œuvre véritable. Un Rembrandt, ou une sculpture grecque, « si abîmé(s) soi(ent-ils) ser(ont) toujours de l’art. » Yanaihara écrit donc au plus près d’une expérience bouleversante qui a changé son regard et sa vision première de Giacometti. §

 


1. Voir l’article publié dans le journal n° 22, juillet 2015.
2. Giacometti ne pouvait travailler qu’avec des modèles auxquels il était lié par l’amour ou l’amitié.

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 24 (décembre 2015/janvier-février 2016)