CHRONIQUE BANDE-DESINEE / par Côme Martin



Collectif, OuPus 6
Paris, L’Association, 2015, 224 pages, 35 euros.


L’OuBaPo pourrait être le nom d’un animal exotique dont les petits s’appelleraient les « OuPus ». Ces six volumes qui se succèdent irrégulièrement sans se ressembler appartiennent en effet bien tous à la même famille, celle des expérimentations graphiques s’épanouissant dans la contrainte. En ce sens l’OuBaPo serait le descendant ou le cousin de l’Ouvroir de Littérature Potentielle (ou OuLiPo), fondé en 1960 et avec lequel il partage plusieurs chromosomes.

Là où les Oulipiens se définissent comme « des rats qui ont à construire le labyrinthe dont il se proposent de sortir »1, les animaux oubapiens sont d’espèces plus diverses; le couple chat et souris n’est cependant jamais loin et illustre bien la poursuite sans fin par les dessinateurs oubapiens d’un épuisement des potentialités de la bande dessinée. Depuis 1992, l’OuBaPo pratique en effet la création sous contrainte, d’abord selon un catalogue soigneusement défini en 1997 dans le premier numéro de l’OuPus2 et depuis lors en travaillant à partir de variantes et dérivés de celui-ci. Chaque livraison de l’OuPus vient ainsi présenter les nouvelles contraintes imaginées par les oubapiens, une liste en perpétuelle expansion qui ne semble pas devoir connaître de limites.

Nombre d’entre elles doivent beaucoup aux mathématiques, et leur présentation est ici comme auparavant soigneusement ordonnée comme pourrait l’être un cahier d’exercices scientifiques. Le sommaire de cet épais OuPus propose en trois parties (« Contraintes génératrices », « Contraintes transformatrices » et « L’OuBaPo hors les murs ») l’exposition de douze ans de travaux3, eux-mêmes répartis en douze types différents de contraintes. L’effet liste pourrait sembler indigeste, mais on propose au lecteur une navigation alternative, le long de l’arbre des contraintes de l’OuBapo, empruntant dès lors à la métaphore végétale déjà fort présente au sein du groupe (depuis le titre de l’article de Thierry Groensteen dans l’OuPus 1 aux « fruits dûment mûris » auxquels l’avant-propos de ce volume fait allusion). Les ramifications de l’arbre produisent des feuilles parfois hétéroclites mais dont l’appartenance à un même tronc commun est patent: au fil des pages de ce volume, plus conçu pour le feuilletage et la rêverie occasionnelle que la lecture exhaustive, les textes explicatifs de chaque exercice révèlent leur généalogie commune, celle d’un médium déjà fortement codé par nombre de contraintes visuelles et textuelles.

En effet, si la définition de la bande dessinée reste floue et aux frontières changeantes depuis sa naissance dans les années 1830, comme celles de tous les pays, celle qui revient au fil de l’OuPus 6 comme une obsession, c’est bien la division du récit en cases contiguës. Les deux premiers travaux du volume (« mode d’emploi » et « une histoire en expansion ») baladent le lecteur même occasionnel de bandes dessinées en terrain connu, mais très vite les cases se répètent avec l’exercice de « l’itération iconique », elles se superposent avec les exercices de « plurilecturabilité » et de « divisions », puis c’est leur séquencement et leur ordonnancement même qui est mis à mal à la fin de la première partie du volume. D’exercice en exercice, les oubapiens sondent les possibilités infinies de la bande dessinée à partir de sa mécanique initiale, jusqu’à obtenir un matériau assez solide pour résister à une seconde vague d’assauts.


En effet, les « contraintes transformatrices » recueillies dans la deuxième partie de l’OuPus utilisent des bandes dessinées préexistantes pour mieux réinventer leur contenu. Tintin, Blake et Mortimer hantent alors des pages dont seuls certains signifiants affirment plus ou moins vaillamment leur origine. Cadavres exquis, recouvrement de comics bon marché, réinterprétation graphique… Là où la première partie de l’OuPus partait d’un paysage bien agencé pour mieux le désordonner, dans ces planches c’est l’obfuscation et la duplicité qui sont de mise et qui viennent décidément effacer les limites jusqu’alors esquissées de la contrée bande dessinée.

C’est alors tout naturellement que la troisième partie vient rassurer quelque peu le lecteur en lui proposant une cartographie, certes disparate, mais agencée, des bandes dessinées à contrainte produites hors de l’OuBaPo, un « petit florilège » (encore un mot fleuri) qui laisse entrapercevoir la myriade de petits pays formant cet immense continent, dont bien des territoires restent mal explorés4. On réalise alors que ce gros volume, comme ceux qui l’ont précédé, n’était qu’un sas, une introduction à un genre de bande dessinée qui, comme les meilleurs univers, ne semble pas devoir arrêter son expansion de sitôt. §

 

 

1. Repris par Pierre Lescure dans « Petite histoire de l’Oulipo », in Oulipo – La littérature potentielle, Paris, Gallimard, 1973, p. 32.
2. Voir Thierry Groensteen, « Un premier bouquet de contraintes », in OuPus 1, Paris, L’Association, 1997, p. 13-58.
3. C’est-à-dire le temps écoulé depuis la parution de l’OuPus 2, les trois numéros suivants consistant en la publication d’exercices ponctuels.
4. On saluera néanmoins ici l’internationalité des exemples présentés dans cette troisième partie, du Japon à l’Italie en passant par les États-Unis, le Canada ou le Brésil.

 

 

Article paru dans le journal critique Hippocampe n° 24 (décembre 2015 / janvier-février 2016)