ENQUETE / par Anne Maurel

Qu’en est-il aujourd’hui, dans une période de crise du jugement littéraire, de l’activité critique des écrivains, poètes et romanciers ? Pour le savoir, nous avons interrogé des journalistes littéraires de la presse écrite et de la radio – Daniel Martin, Alain Nicolas, Anne Pitteloud, Philippe Vanini – et des écrivains, Pierre Alferi, Eric Chevillard, et Jean Baptiste Para.

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Un déclin paradoxal

Aussi ancienne que les livres, la querelle opposant les critiques aux écrivains, a connu un tournant dans les années 1850. L’apparition « d’une critique des écrivains » visait à fonder désormais le jugement en matière de littérature sur une pratique de l’écriture. Parce qu’ils ont « médité les moyens, connaissent les ressources de l’art» «les écrivains, parfaitement instruits» sont pour Balzac «les vrais critiques ». Et Baudelaire d’ajouter, en 1861, que seul à même de « comprendre le travail de l’artiste », « le poète est le meilleur de tous les critiques ».

Or le fait nouveau serait aujourd’hui « une sorte de démission des écrivains face à l’activité critique ». Leur défiance à l’égard des journalistes littéraires n’a cessé de croître, mais ils ne se sentiraient plus attirés vers l’activité critique comme ont pu l’être leurs aînés, Baudelaire, ou, plus tard, Proust, Virginia Woolf, Italo Calvino, Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet (la liste n’est pas close). Jean-Pierre Martin énonce ce constat dans un numéro récent des Temps Modernes intitulé Critiques de la critique destiné à examiner l’actuelle « dévalorisation de la critique », quelle qu’elle soit, et quels qu’en soient les auteurs, journalistes, universitaires, ou écrivains.

En restreignant la réflexion à la seule « critique des écrivains » nous avons, pour notre part, souhaité interroger ce paradoxe d’une crise du jugement littéraire dans un temps de présence accrue des écrivains sur la place publique : rencontres dans les librairies et les bibliothèques, entretiens télévisés ou radiophoniques, blogs, chroniques dans les journaux et les revues, colloques ou ateliers, les occasions offertes aux écrivains de parler de livres, les leurs ou ceux des autres, sont multiples. 

Plusieurs questions se posent. L’évaluation proprement littéraire d’une œuvre de littérature, dont on peut légitimement déplorer qu’elle soit devenue trop rare aujourd’hui, est-elle à tout coup mieux assurée quand elle est le fait des écrivains, jugeant les œuvres du dedans et non plus du dehors ? La réflexion des écrivains sur la pratique qui est la leur peut-elle se confondre avec un exercice critique, ou bien faut-il se garder de tout jugement pour avoir quelque chance de penser la littérature ? Y a-t-il aujourd’hui un lieu où la critique des écrivains puisse se déployer en toute indépendance, ou faut-il tourner son regard vers ce non-lieu souhaité de l’Utopie, sorte de «monde à l’envers» à imaginer comme un réaménagement, voire une inversion, du monde des lettres tel qu’il est, ou tel qu’il va? Plutôt que d’établir un palmarès des meilleurs critiques – il en est d’excellents qui n’écrivent pas, tout comme il existe, aujourd’hui encore, des écrivains qui sont d’exceptionnels critiques – c’est à une analyse institutionnelle (même rapide) des lieux de la critique – supports et acteurs – que nous avons invité nos interlocuteurs.

 

Les causes institutionnelles d’un tel déclin

Alain Nicolas, critique à L’Humanité, rappelle que l’attaque la plus virulente contre le journalisme littéraire est récemment venue de deux universitaires. Dans leur Précis de littérature du XXIe siècle, paru en 2004 puis réédité, Pierre Jourde et éric Naulleau analysent des extraits de romans montés en épingle par la presse littéraire qui à l’examen s’avèrent être de fausses gloires des lettres. L’imposture aurait pour cause principale un entre-soi éditorial et mondain, germano-pratin, venant fausser le jugement sur la valeur proprement littéraire d’un livre. Mais le souci de Jourde et Naulleau de défendre «les vraies valeurs de la littérature», aux côtés des écrivains, et contre les journalistes, n’a pas suscité chez les premiers un regain significatif d’activité critique. C’est tout juste si l’on peut signaler quelques «manifestes en défense» (longtemps l’apanage des revues, aujourd’hui plus souvent publiés sur des blogs) pour ou contre la fiction, sur l’autofiction, mais Alain Nicolas souligne que peu d’écrivains prennent la plume pour traiter de problèmes spécifiquement littéraires: «ce n’est pas une tendance française» explique-t-il.

Le temps accéléré qui est celui du commerce des livres contribue sans doute à détourner des écrivains, engagés dans la promotion d’un livre, le leur ou celui d’un autre, d’une nécessaire et plus lente attention au texte, sans quoi il ne peut exister de véritable critique littéraire. Leur omniprésence dans les media les change même parfois en « représentants de commerce », comme le déplore Daniel Martin, critique à La Montagne, joignant sa voix à celle de Patrick Modiano. Leur personne, la couleur de leurs yeux ou de leur cravate, leur humour et leur bonhomie, attire autant et davantage que leur œuvre. Et cela d’autant plus aisément que nous sommes habitués à nous déplacer vers des à-côtés de la littérature en raison de la place accordée au roman, en particulier réaliste, au détriment de la poésie. à supposer même qu’on mette en avant la qualité d’un roman qu’on dit « bien écrit » (comprenons, bien souvent, facile et agréable à lire) c’est son intérêt documentaire qui prime, sa portée sociologique, historique, ou éthique. 

L’indépendance d’un critique-écrivain est donc sujette à caution. Il « appartient à une écurie, sa maison d’édition » comme le rappelle Daniel Martin. Il n’est pas jusqu’au romancier éric Chevillard, auteur, chaque semaine, d’une chronique critique dans le supplément littéraire du Monde, qui ne reconnaisse volontiers que la position « d’écrivain qui fait de la critique » est « difficilement tenable », puisqu’« il faut consentir à juger ses pairs », et que « le conflit d’intérêts est toujours à craindre », sauf à vivre, comme lui, en province, loin du « milieu littéraire ». La critique du Courrier (Genève), Anne Pitteloud, propose de distinguer deux sortes de « critiques-écrivains » : « ceux qui sont pigistes ou salariés d’un média, d’un journal ou d’une radio, s’expriment d’abord en tant que journalistes », sans recourir au « je », et sans que les lecteurs reconnaissent toujours en eux les écrivains qu’ils sont aussi ; seul un chroniqueur peut affirmer à la première personne son point de vue singulier, et « mêler (sa) propre écriture » au compte-rendu qu’il fait d’un livre sans « souci de la justice » comme éric Chevillard le proclame.

Qu’en conclure ? Comme Daniel Martin, qu’a priori et « par principe, on ne peut être à la fois juge et partie » ? Mais c’est revenir à l’ancienne opposition du génie créateur et du génie critique, et dénier à un écrivain toute compétence en matière de critique. Ou peut-on préférer à la justice la justesse de jugement de l’écrivain « situé à un poste d’observation » privilégié, comme nous le rappelle à bon escient Jean Baptiste Para – poète, traducteur et directeur de la revue Europe –, après Balzac et Baudelaire, et dont « l’étroitesse de vue, comme une meurtrière favorise (…) la pénétration », selon le mot, plus guerrier, d’éric Chevillard ? Sans doute, mais à la condition expresse d’une « attention extrême au texte », plus développée chez l’écrivain pour Jean-Baptiste Para : « si l’une des qualités de la critique tient à une forme d’attention extrême au texte, dans le cas d’un écrivain cette attention possède une acuité particulière dans la mesure où elle est liée à une pratique de l’écriture, c’est-à-dire à une expérience qui est au cœur même de sa vie. »

 

Voyage en Utopie

En appeler à une expérience, déroutante comme l’est toute expérience, pour fonder une critique qui jouerait le jeu de l’art plutôt que le jeu médiatique, c’est proposer un nouveau lieu. Nouveau, d’abord, par ce qui s’y trouve engagé : non plus l’œuvre finie, devenue objet, mais un processus de création, une « pratique de l’écriture », où l’aventure, l’exploration et l’expérimentation de formes nouvelles, importe plus que le succès et que le savoir acquis. Nouveau, encore, parce que faisant place, à côté de la critique d’œuvres singulières, à une réflexion sur « la pratique littéraire » : à savoir sur un rapport à la langue qui n’est pas celui que nous avons quand nous discourons, que nous argumentons, dialoguons ou racontons, et que nous cherchons à être compris immédiatement. 

On risque ainsi d’éloigner l’écrivain des lecteurs, d’inventer une nouvelle cléricature, retranchée dans «une jalouse pratique» et s’adonnant, nous dit Philippe Vanini (Radio Aligre), à «une introspection littéraire». Sauf à rapporter l’expérience de l’écriture littéraire à une autre: l’expérience de penser. Le poète et romancier Pierre Alferi soutient que « penser veut dire: chercher une phrase » en écartant les phrases toutes faites dont nous disposons tous, qui nous viennent d’abord à l’esprit, et se rapproche en cela de «la littérature (qui) commence quand l’adhérence à la langue maternelle (…) est conjurée.» Une même expérience de l’éloignement, de l’estrangement de la langue que nous parlons tous les jours, avec ses expressions stéréotypées, préside à l’une et l’autre de ces aventures. La phrase, le phrasé, deux mots venus du vocabulaire de la musique, est la mise en rythme d’un flux, et c’est «l’élément même où se meut la littérature»: non pas «la prose» ou «la poésie» comme des «genres» absolument séparés (les meilleurs prosateurs sont souvent des poètes), ni non plus le récit, grand ou petit – ce que nous avaient appris les définitions de la littérature de l’Antiquité à nos jours  – mais la phrase avec son mouvement et son spectre de nuances.

En déployant le sens « littéralement et dans tous les sens » – pour reprendre à Rimbaud les termes d’une lettre à sa mère accompagnant le don d’un poème – par des réminiscences et des synesthésies, des associations sonores et imaginaires, la phrase, en musique, comme en littérature pour qui « veut et peut lire », précise Pierre Alferi, « invente une expérience » sensitive, sentimentale et intellectuelle des choses en nous et hors de nous.

C’est à étendre ce besoin de littérature en donnant une place plus large à la réflexion des écrivains sur ses modalités propres que nous pouvons peut-être rêver pour l’avenir. 

§ Anne Maurel

 

Enquête publiée dans le dossier "Critique littéraire" (n° 24, décembre 2015 / janvier-février 2016)

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