EDITORIAL // par Gwilherm Perthuis

Ces dernières semaines, nous avons abondamment entendu parler de la Cour des comptes et de ses déclinaisons territoriales, les Chambres régionales des comptes. La première a rendu public son rapport annuel alarmiste début février, dénonçant des collectivités locales et un Etat dilapidateurs et réclamant une révision progressive des politiques, tandis que les chambres régionales, elles, ont récemment épinglé la gestion de plusieurs institutions largement financées par de l’argent public, dont deux lieux culturels implantés à Lyon et d’envergure nationale : les Subsistances et la Villa Gillet.

Ces instances de contrôle et de vérification de l’usage des ressources communes sont nécessaires et vitales pour la bonne marche d’une démocratie. Elles tirent le signal d’alarme en cas de débordements intolérables, elles repèrent des failles, ou formulent des préconisations afin d’améliorer l’efficience des dépenses. Dans les pires cas, ce ne sont pas seulement les gaspillages qui sont pointés du doigt, mais aussi les malversations ou les abus de biens sociaux. Une nouvelle fois, de manière générale, il convient de saluer le travail de ces cours des comptes qui assurent une certaine transparence et offrent au citoyen une visibilité sur la gouvernance des administrations.

Cependant, dans certaines conjonctures, c’est le cas actuellement dans le contexte de restriction budgétaire, les rapports de ces juridictions peuvent être instrumentalisés à mauvais escient pour promouvoir un message détaché de leur objet premier. C’est le cas, selon nous, avec l’affaire des Subsistances et de la Villa Gillet, deux lieux essentiels dans les domaines du spectacle vivant, de la littérature et des idées, dont la polémique relative aux frais de représentation et aux rétributions de leur directeur Guy Walter suffit à condamner en bloc l’existence même de ces espaces de création et de diffusion du savoir pourtant essentiels. Les médias régionaux, peu enclins d’ordinaire à faire de la place aux enjeux culturels, s’en sont donnés à cœur joie pour dénoncer assez brutalement et sans nuance les pratiques de celui qui a placé la Villa Gillet et les Subsistances parmi les entreprises culturelles françaises les plus importantes en dehors de Paris et qui a fondé des événements d’envergure internationale (Assises du roman, Mode d’emploi). Même Le Progrès, un désert culturel, était fier de publier une synthèse très scolaire du rapport, sans prendre de recul et sans se demander, à aucun moment, si derrière les chiffres, les pourcentages, les montants « effrayants » – croustillants et vendeurs –, il n’y avait pas aussi quelque chose à raconter de l’utilité et des qualités de telles propositions artistiques et littéraires. Il est certain que, fort de ses succès et du développement des structures dont il a la charge, Guy Walter s’est laissé emporté dans un tourbillon et que la folie des grandeurs lui a fait perdre le sens des réalités quotidiennes. Et sur ce point, nous ne pouvons que saluer la précision du rapport de la Chambre régionale qui pointe clairement des débordements et des pratiques qui ne sont pas recevables dans une période de contraction des finances publiques. Toutefois, il ne faudrait pas jeter le bébé avec l’eau du bain et nous estimons nécessaire de défendre une position beaucoup plus nuancée que celle qui a été abondamment répétée dans la presse et par certains décideurs politiques. Nous ne reviendrons pas sur les détails des aspects budgétaires contestés par les juges financiers et sur les tentatives de justifications de l’intéressé, l’article de Paul Terra publié dans le mensuel Lyon capitale en février 2016 le fait parfaitement et nous éviterons d’ergoter sur des chiffres, mais, en revanche, nous souhaitons lever les amalgames entre des dérives personnelles, qu’il faut rapidement faire cesser, et la vie d’une institution qui a des missions précises et qui défend une programmation avec une équipe qualifiée. Ne cédons pas à la facilité qui consisterait, avec les excès d’un individu comme seul argument, à remettre en cause brusquement le fonctionnement de la Villa Gillet, à balayer d’un seul coup trente ans d’investissement et de réduire considérablement du même coup les possibilités de rencontres et d’échanges entre l’écrivain, le penseur, l’intellectuel et le lecteur… Méfions-nous de cette brèche, dans laquelle s’engouffrent certains hommes politiques, tels que Laurent Wauquiez, nouveau Président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, lui aussi d’ailleurs désigné par la Cour régionale pour sa mauvaise gestion du Puy-en-Velay, qui vise à profiter des libertés prises par une personnalité pour couper les soutiens à une offre culturelle audacieuse. Au contraire, ces agissements, que l’on s’accorde à vouloir éradiquer, devraient redonner toute leur légitimité aux financements collectifs et confirmer la nécessité d’impliquer l’ensemble des citoyens dans ces projets visant à éveiller l’esprit et la sensibilité, au détriment de l’appropriation individualiste d’une minorité.

Certains ont connu la grande époque de la Villa Gillet, les années 1990, quand ce lieu n’attirait pas encore les foules, mais proposait une exploration d’œuvres et de parcours littéraires singuliers, en pointe, expérimentaux, qui font voler en éclats nos conventions pré-établies et nos préjugés. On se rappelle du temps où la Villa éditait une revue, invitait des écrivains qu’on n’entend pas dans les médias, et se voulait un espace de réflexion et de dialogue pour tirer le plus grand nombre vers le haut. Rêvons un instant. Et si, contre la politique aberrante du chiffre, contre la quête de rentabilité arithmétique, le bon usage des ressources publiques se mesurait tout simplement à l’ambition, à la qualité, et à la rareté des offres culturelles ? § G.P.

 

Editorial publié dans le journal critique Hippocampe n°25 (mars/avril 2016)