CRITIQUE EXPOSITION // par Gwilherm Perthuis


Jean Dubuffet. Métamorphoses du paysage
Fondation Beyeler, Riehen (Bâle), jusqu’au 8/05/2016

Catalogue édité par la Fondation Beyeler et Hatje Cantz, 2016, 227 p., 62 €.


Parfois, des formules simples suffisent à susciter d’ambitieux et passionnants projets. L’aphorisme de Jean Dubuffet, «tout est paysage», est le point de départ de l’importante rétrospective que la Fondation Beyeler lui consacre en privilégiant l’axe thématique des rapports entre corps et paysage. « Tout est paysage ». La cervelle d’un être humain. Un épaisse couche de poussière. Un collage d’ailes de papillons… La Fondation Beyeler est le lieu idéal pour reconsidérer en ces termes l’œuvre de l’auteur d’Asphyxiante culture (1968) : son fondateur, Ernst Beyeler, fut l’un de ses principaux marchands, plus de 750 pièces de Dubuffet passèrent entre ses mains, et 12 œuvres représentatives de son parcours sont encore conservées à Riehen. L’exposition imaginée par Raphaël Bouvier est époustouflante à différents niveaux, que ce soit du fait de la qualité des peintures et des sculptures sélectionnées, de la rareté de certaines, qui n’avaient pas quitté leurs collections depuis 40 ans, mais aussi de l’intelligence de l’accrochage, toujours stimulant pour l’esprit et attrayant visuellement. Contrairement à bon nombre d’événements parisiens, qui misent davantage sur l’accumulation de numéros que sur l’évidence et la netteté du propos, l’exposition Jean Dubuffet. Métamorphoses du paysage se limite à une centaine d’œuvres puisées dans les principales séries de 1943 à 1984.

 

Né en 1901 au Havre, Dubuffet grandit dans une famille de négociants en vins, profession qu’il exercera quelques années avant de se résoudre, à l’âge de 41 ans, à consacrer sa vie à l’art. Refusant tout effet perspectif et revendiquant le plan vertical du tableau, il rappelle avec Le Paysage vineux (1944) son premier métier en teintant le paysage d’une couleur lie de vin. L’autre tableau fondateur des années 1940 est le Bocal à vache (1943) où les limitent de la prairie encerclant le bovidé schématisent la silhouette d’un corps ventru. Dans cette section introductive, qui pose les enjeux de l’exposition, les corps se divisent en parcelles, les champs s’étendent selon une logique anthropomorphe, puis, dans un univers urbain, les personnages arpentent des immeubles aux allures de galeries souterraines.

 

 

Mais l’exploration du paysage ne s’arrête pas à la surface des choses ou à leurs représentations. Elle devient de plus en plus riche en matières organiques, végétales ou minérales qui immanquablement nous laissent songer au travail du géologue qui couche après couche examine la composition des éléments. La métaphore géologique peut être introduite dès la série des portraits, ceux de Ponge ou de Michaux par exemple, qui sont creusés dans l’épaisseur de la peinture, et être filée jusqu’aux figurées sculptées, quelques années plus tard, dans des matériaux prélevés dans la nature (charbon, bois, roche volcanique…) qui assimilent encore le corps et des fragments de paysage. Dans Le Géologue (1950) la ligne d’horizon est rejetée à quelques centimètres de la limite supérieure du tableau. On y perd tout repère. Le regard s’égare dans un monde souterrain mystérieux. La Butte aux visions, Natura genitrix et Paysage d’airain, datés de 1952, forment un ensemble très impressionnant dans la salle centrale de la Fondation ouverte sur le paysage. Les champs labourés que l’on aperçoit au loin produisent un écho saisissant avec ces grands tableaux marrons, informes, à la limite du bas-relief, qui, pour Dubuffet, matérialisent nos paysages mentaux ou psychiques.

 

Le parcours chronologique montre entièrement l’inventivité du fondateur de l’Art brut et ses capacités à renouveler continuellement ses pratiques. La fin des années 1950 est l’époque des Matériologies et des Texturologies, ainsi que des essais très réussis de découpages et de collages de morceaux de toiles antérieures (Tableaux d’assemblages), dont le principe est proche des collages d’ailes de papillons strictement contemporains. 

L’exposition s’achève enfin avec une évocation du cycle de L’Hourloupe, dans lequel les aplats de couleurs (bleu, rouge, blanc) cernés de noir recouvrent du mobilier, des sculptures, des peintures, des installations monumentales réalisés en matière synthétique, dont le Jardin d’émail au Kröller-Müller Museum d’Otterlo (1974) : plateforme surélevée et escarpée qui domine la végétation entourant le musée. Clou de la rétrospective bâloise, le privilège de découvrir l’intégralité des praticables, costumes et éléments de décor conçus pour le spectacle Coucou Bazar (joué en 1973 à New York et à Paris).


Aérée, fluide, concentrée sur une problématique tenue de bout en bout, l’exposition parvient à révéler un Dubuffet inscrit dans notre temps, dont les travaux ont une influence sur les artistes contemporains, ce qui est mis en scène dans le catalogue ponctué de citations de David Hockney, Ugo Rondinone ou Mike Kelley, qui tous lui rendent hommage et reconnaissent son œuvre comme une source essentielle pour l’élaboration de la leur. §

 

 

 

Légendes :

Jean Dubuffet, Bocal à vache, 1943, huile sur toile, 92 x 65,5 cm, collection privée
Jean Dubuffet, Le Viandot, 1954, mâchefer, 36,5 x 16 x 9 cm, Stockholm, Moderna Museet, Don de Gérard Bonnier.
Jean Dubuffet, Monsieur Plume, pièce botanique (Portrait d’Henri Michaux), 1946, huile et technique mixte sur bois, 108 x 89 cm, Buffalo, collection de l’Albright-Knox Art Gallery, The Charles E. Merrill Trust and Elisabeth H. Gates Fund.

 

Article paru dans le journal critique Hippocampe n° 25 (mars/avril 2016)