PAYSAGE DES REVUES CONTEMPORAINES / par Paul Ruellan 

 

Vacarme, « Égypte 5 ans après »
n° 74, hiver 2016, 12 €
www.vacarme.org

Le numéro d’hiver de Vacarme est consacré à la situation en Égypte cinq ans après la démission de Hosni Moubarak. Ce « chantier » est accompagné du traditionnel « cahier » où se retrouvent créations littéraires, témoignages, essais critiques ou historiques : le pouls de notre paysage politico-culturel. Dans le viseur : attentats du 13 novembre et crise des migrants.

La revue s’attache toujours à déceler ce qui fait levier pour une meilleure compréhension du monde, et à user de ce levier. On n’hésitera donc pas à faire un « ctrl Z », à effacer une réalité pour la réécrire : ici – c’est l’éditorial du numéro – l’exécutif français se voit réattribuer une posture à la hauteur de la situation. « Une réaction présidentielle », texte co-signé par Alexandre Charrier, Valentin Chémery, Thibault Henneton, Laure Vermeersch et Sophie Wahnich, prête à François Hollande un discours, des mesures et une posture qu’il aurait dû avoir, suite aux attentats du 13 novembre 2015. Macron citant Jean-Luc Nancy (« de la chair oppressée doit sourdre l’esprit ») et Hollande assumant pleinement la responsabilité occidentale dans la fabrique de l’imaginaire djihadiste, via Hollywood, via les diplomatie guerrières inconséquentes. Et de conclure : « Avant d’engager les pays dans une guerre qui accroît indéniablement le risque encouru sur le territoire national, je souhaite m’assurer que celle-ci, dans la mesure où elle serait nécessaire, le soit avec l’assentiment des citoyens. ». Un tournant diplomatique s’annonce. Témoins de ce « volte-face politique inédit », nous nous voyons conviés à « en finir tout à la fois avec avec l’écrasement financier et les humiliations identitaires, rompre avec le turnover permanent des profs et des travailleurs sociaux, faire droit aux conflits mémoriels, coloniaux ou post-coloniaux, désigner clairement les moteurs des inégalités économiques et enfin programmer collectivement la réappropriation des richesses ». On n’en revient pas. à la lecture de ce texte où François Hollande tient ses promesses de campagne et se souvient du mot socialisme, on se prend à rêver. « Une réaction présidentielle » : ce texte n’est pas astucieux, n’est pas une pure rhétorique, il dit plutôt que c’est à nous d’inventer le langage politique, à nous d’écrire l’aventure démocratique nouvelle, à nous d’endosser les récits collectifs.

La fiction politique se poursuit à la fin du numéro avec l’entretien avec le fantôme de Maximilien Robespierre, mené par Sophie Wahnich qui l’invite à faire le point sur la situation politique française. Partisan de la démocratie directe, « L’incorruptible » s’attaque d’emblée aux institutions politiques de la Ve République, critiquant notamment le pouvoir absolu donné à l’exécutif, qui lui rappelle le pouvoir royal. Il défend un contrôle du droit de la paix et de la guerre par l’Assemblée et la société. Il cite Rousseau : « [Le peuple] n’a pas la même aptitude à détourner les détours de la politique artificieuse que [ses mandataires] emploient pour le tromper et pour l’asservir, et sa bonté naturelle le dispose à être dupe des charlatans politiques. Ceux-ci le savent bien et ils en profitent. » La situation est claire : chaque individu isolé abandonne son pouvoir et sa liberté au gouvernement, qui n’en est plus la médiation. Robespierre rappelle que le gouvernement révolutionnaire était subordonné au législatif, organe de contrôle qui aurait pu empêcher l’inscription constitutionnelle d’un état d’urgence. Radical et populaire, Robespierre est synonyme d’invention sociale, de politisation massive. Ce que les régimes successifs se sont efforcés d’étouffer depuis. « Se réclamer de Robespierre, c’est d’abord rappeler que la Révolution n’est pas terminée et reprendre le programme ébauché au cours des débats sur la Constitution de 1793 : celui d’une république exigeante, démocratique et sociale. »1 L’historienne Sophie Wahnich nous livre ainsi dans cet entretien l’ébauche d’une refondation politique, à l’aune des valeurs premières de la République2. §

 

 

1. Maxime Carvin, « Robespierre sans masque », Le Monde diplomatique n° 740, novembre 2015, p. 3.

2. De Sophie Wahnich, lire « Une post-démocratie aux airs de prérévolution », Libération, 16 février 2016 et l’entretien avec Sonya Faure et Anastasia Vécrin, « La Révolution n’est pas un mythe, c’est une histoire vécue », Libération, 22 octobre 2015. Voir aussi « Fraternité ! – Sophie Wahnich », sur Youtube,  Les Agoras de l’Humanité.


 

Article publié dans le journal critique Hippocampe (n° 25, mars/avril 2016)



La revue Vacarme participera à la soirée Tenons et Mortaises coordonnée par Sophie Wahnich dans le cadre de Livraisons. Festival de la revue, le vendredi 13 mai 2016, à l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Lyon.