CRITIQUE / par Alexandre Mare

Lafcadio Hearn, Insectes
Traduit de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel
Paris, Les éditions du Sonneur, 2016, 328 p., 19,50 euros.


« En fait de science, prévient Lafcadio Hearn, je ne connais rien ou presque rien. Et c’est pour cela même que je n’ai pas peur de m’élancer dans les sentiers que les anges mêmes redoutent de fouler. » Né en 1850, dans les îles Ioniennes d’une mère grecque et d’un père irlandais, Hearn passa son enfance entre l’Irlande, le pays de Galles, la France, les états-Unis où après une période de précarité certaine, il entama, non sans succès une carrière de journaliste.

Installé en Louisiane, il y épouse une jeune métisse, ce qui lui vaudra quelques ennuis et l’obligera à partir pour la Nouvelle-Orléans. Il y découvre la culture créole, ce qui l’encourage à devenir correspondant durant deux années à la Martinique. Fasciné, il recueille histoires de revenants, contes, et récits étranges pour les publier en volume. Puis ce fut, durant quatorze ans, le Japon. Il s’y marie avec la fille d’un samouraï, prend un nom japonais et devient professeur à l’université de Tokyo. Comme aux Antilles, Hearn s’intéresse aux fantômes, aux légendes, à la culture populaire. Et aux insectes. « Dans certains milieux, il semble que ce soit un péché de parler de peuples non-chrétiens comme ayant une civilisation moralement supérieure à la nôtre. De la même manière, certaines personnes seront très fâchées de mes réflexions au sujet des fourmis. Il existe néanmoins des hommes, des savants, comme je ne le serai jamais, qui songent aux civilisations et aux insectes indépendamment des bienfaits de la religion chrétienne. » Rassemblés en un volume fascinant, érudit et mystérieux, les éditions du Sonneur, publient quinze courts textes de Lafcadio Hearn consacrés aux lucioles, aux mouches, aux libellules, aux papillons, aux fourmis, aux insectes musiciens ou encore à ceux que l’on peut rencontrer, de jour et de nuit, à la Nouvelle-Orléans. Un guide de voyage, en somme, entre hautes terres et terriers, entre œufs et imagos.

Mais de quoi est-il, au final, question dans ce livre? Hearn mêle des descriptions et des poèmes (qu’ils soient japonais, à l’instar des Haikus, ou occidentaux), réflexions sur une sociologie comparée entre hommes et insectes, contes et légendes chinoises, japonaises, de contrées lointaines, sans oublier souvenirs et anecdotes personnelles, souvent drôles, souvent sérieuses. Alors qu’observe Lafcadio Hearn? Le monde des insectes ou celui des hommes? Sans doute faut-il aller au plus simple – mais entendons ici la simplicité pareille à une vertu: Insectes est un livre sur les hommes qui s’enchantent d’un univers surprenant et grouillant. « Vous qui, Japonais, étudiez la littérature, serez sans doute enchantés d’apprendre que votre peuple s’accorde à celui des Grecs de l’Antiquité dans son appréciation de la musique des insectes, l’un des principaux plaisirs de la vie à la campagne. » Pour chaque espèce, ce sont observations tout autant entomologiques que poétiques, laissant place pour les fourmis à un traité de morale, pour les libellules à une nomenclature de celles que l’on trouve au Japon et pour les lucioles à une anthologie de haïkus – pour ces dernières, Hearn recense trente-sept poèmes. Quant aux sauterelles, l’auteur note, non sans un certain humour, que « Les poètes français ont été bien plus diserts que les Anglais […] à tel point que je ne sais pas par lequel de ces nombreux textes commencer. »

Lafacdio Hearn est enterré sous le nom de Koizumi Yakumo dans le cimetière bouddhiste de Zoshigaya à Tokyo, où abondent les moustiques. Dans la tradition boudhiste, il n’est pas rare de rencontrer quelques croyances, liées aux mouches, lucioles, papillons ou moustiques, qui en font des messagers, des morts revenus aux vivants, quelques âmes perdues, des fantômes. « Je veux, si telle est ma destinée, pouvoir renaitre dans un mizutamé ou dans quelque coupe à fleur en bambou, d’où je m’envolerai, dans le doux crépuscule, en chantant ma complainte perçante, pour aller piquer certaines personnes de ma connaissance. » §

 

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe (n° 25, mars/avril 2016)