CHRONIQUE POESIE / Par Thierry Gillyboeuf

Hart Crane, L’Œuvre poétique
Traduit de l’américain et présenté par Hoa Hôï Vuong, Paris, Arfuyen, 2015, 378 p., 23 €.


C’est ainsi que j’entrai dans ce monde brisé.

Le 27 avril 1932, entre Veracruz et New York, un homme de trente-trois ans, enjambe la rambarde du vapeur Orizabal qui croise dans la mer des Antilles, et se jette à l’eau dans le Golfe du Mexique. Certains témoins affirment l’avoir entendu prononcer ces derniers mots : « Goodbye everybody ! »

Pourtant, il n’a laissé aucune lettre expliquant son geste. Quelques heures plus tôt, il avait été corrigé sévèrement par un membre de l’équipage auquel il aurait fait des avances. Peggy Baird, l’épouse de son ami le poète Malcolm Cowley, dont elle vient de divorcer et avec laquelle il entretient une liaison amoureuse passionnée depuis quelques semaines, l’avait retrouvé à l’aube, ce jour-là, piteux, anéanti. Il lui avait confié : « Je ne vais pas y arriver, ma chère. Je suis entièrement disgracié ». Son nom : Hart Crane, l’un des poètes les plus marquants de sa génération, rongé par l’alcool et hanté par une homosexualité mal acceptée, l’auteur de trois recueils, dont l’un, The Bridge, compte parmi les œuvres fondatrices de la poésie moderne américaine, dont se réclameront des auteurs comme E.E. Cummings, William Carlos Williams, Robert Lowell, T.S. Eliot, Jack Kerouac ou Allen Ginsberg. Son corps ne sera jamais retrouvé : « Hart Crane ne hante plus les rues du bord de l’eau », écrira Carson McCullers, huit ans plus tard. Disparu, englouti par quelque mystérieux Léviathan, lui qui a écrit l’un des trois plus beaux poèmes consacrés à l’auteur de Moby Dick – les deux autres étant de Jorge Luis Borges et de Wystan Hugh Auden – dont le dernier vers pourrait presque résonner, de façon prémonitoire, comme sa propre épitaphe : 

 

Sur la tombe de Melville

Souvent, sous la vague, au large de ces bords,
Les dés d’hommes noyés déléguaient à sa vue
Leur ambassade d’os. Leurs nombres, observait-il,
Choquaient sur le rivage poudreux, avant de s’obscurcir.

Et sans un son de cloches passaient maintes épaves,
Tandis que le calice de la mort rejetait de son butin
Un chapitre épars, hiéroglyphe hâve,
Son signe insinué dans des corridors de coquillages.

Puis, dans le calme circuit d’une seule et vaste spirale,
Ses fouets fascinés, sa malice apaisée,
Il y eut des yeux gelés pour lever des autels,
Et des répons muets pour couler des étoiles.

Le compas, le quadrant, le sextant n’inventent point
De houle plus lointaine… Haut sur les pentes de l’azur,
La monodie n’éveillera pas le marin.
Cette ombre fabuleuse aura la mer pour seul gardien.

 

Ce geste désespéré a la fulgurance sombre de sa poésie post-whitmanienne, caractérisée par ce que T.S. Eliot appellera sa « logique de la métaphore ». L’écriture de Hart Crane, faite de ruptures et d’élans, possède sa part énigmatique – d’aucuns lui reprocheront son hermétisme, quand son érudition, son recours à un vocabulaire volontiers archaïque font assaut de clarté, de lucidité rehaussée de zones d’ombre. Comme l’écrit dans sa remarquable préface Hoa Hôï Vuong, auteur d’une traduction maîtrisée, habitée, essentielle, toute en justesse-justice au texte originel: «C’est que tout est condensé à neuf dans le véritable mot poétique, tout est consigné avec une exactitude fatale dans ses reliefs sonores et les intrications de ses significations; de sorte qu’il n’y a plus qu’un seul idéogramme-sens qui ne se laisse pas défaire par l’analyse. Il est dès lors difficile et nécessaire de ne jamais quitter de vue l’hiéroglyphe tout en déchiffrant sa figure sur le plan abstrait. Il faut à la fois voir et considérer l’objet verbal sous tous ses angles; le scruter par l’oreille et l’entendre par l’esprit, et comme le tâter du doigt pour en suivre les contours. Obscur ? Clair surtout. "Évident par lui-même", le fait poétique se présente dans son élan natif, avec la ronde de ses pétales exposés d’emblée au regard, "enclos un seul instant dans une seule fleur flottante"».

Il y a une remarquable adéquation entre Hart Crane et son traducteur, ou plus exactement son passeur, au sens larbaldien du terme, qui restitue avec intelligence et efficacité les rimes et les rythmes capiteux de ce poète encore méconnu en France, et trop souvent réduit à sa légende maudite d’archange déchu. Certes, il se réclame de Rimbaud, dont il admire le « destructivisme euphorique et explosif », auquel il emprunte l’imagerie et le symbolisme mystérieux. D’aucuns ont souligné le caractère « désordonné » de son œuvre, alors que cette disparité même relève d’une forme permanente de renouvellement. « En tant que poète, dira-t-il, il est fort possible que je sois plus intéressé par les soi-disant empiètements illogiques de la connotation des mots sur la conscience (et leurs combinaisons et leur réciprocité dans la métaphore) que par la préservation de leur signification rigide d’un point de vue logique au détriment du sujet et des perceptions nées du poème ».

Le mérite – l’un des mérites – de ce volume bilingue est de nous révéler nombre de pièces maîtresses, au-delà de la magistrale ode en quinze chants et en vers plus ou moins pindariques que constitue Le Pont, dont Crane entendait faire l’équivalent – et le contrepoids – de La Terre vaine d’Eliot. Le pont, qui, à l’origine est celui de Brooklyn, prend une valeur symbolique dont l’architecture, la structure, embrasse et incarne tout ce qui constitue l’Amérique, pour composer une épopée à la fois pré-américaine et panaméricaine, pour dessiner un territoire où le mythe le partage à la réalité moderne, même s’« il n’y a pas de poésie moins régionaliste que celle de Crane, même lorsque le territoire des États-Unis est minutieusement recensé ». Certains critiques, qui n’en auront pas perçu l’originalité et la vitalité lui reprocheront son manque d’« unité formelle », alors que c’est sa nature polyphonique qui l’impose comme une des œuvres magistrales de la modernité, toute en intuitions et en spiritualité. Il y a chez Hart Crane du Saint Jean de la Croix, dont la nuit obscure participerait d’une mystique hors toute religion.

Après ce point d’orgue que représente Le Pont, publié à Paris en 1930, la veine poétique de Hart Crane semble s’être tarie. Et son dernier poème, La Tour brisée, avec sa vision oppressante d’un gratte-ciel en sang au cœur de New York, prend une valeur testamentaire fascinante et paroxysmique :

 

Lui qui bâtit, en dedans, une tour, non pas de pierre
(La pierre ne sangle pas les cieux) – mais faite de glissants
Galets, – ces ailes visibles du silence semées
En cercles d’azur, s’élargissant, trempant

Dans la matrice du cœur, lèvent en bas l’œil révérenciel
Qui ceint le lac serein et enfle une tour…
Le spacieux, le massif décorum de ce ciel
Descelle sa terre, et lève en son averse l’amour. §

 

 

Chronique publiée dans le journal critique Hippocampe (n° 25, mars/avril 2016)