EXPOSITION / par Léonor Matet

 

Ugo Mulas. La Photographie
Fondation Cartier-Bresson, Paris, jusqu’au 24/04/2016

Catalogue édité par Le Point du Jour, 180 pages, 39 €.

 

Quelle  réjouissance de voir une exposition consacrée à Ugo Mulas (1928-1973) à la Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris. La grande notoriété du photographe, basé entre son Italie natale et son terrain de jeu qu’étaient les états-Unis, a peu franchi les frontières européennes, comme celles du grand public.

 

Ugo Mulas, Marcel Duchamp, New York, 1965 © Estate Ugo Mulas, Milano.
Courtesy Galleria Lia Rumma, Milano / Napoli.

 

Tout commence au Bar Jamaica, à Milan en 1948, où il se voit confier un appareil photo, par la contingence des rencontres. C’est la première fois qu’il tient un appareil dans ses mains. Et prenant ce nouveau rôle de documentariste improvisé très au sérieux, il s’attèle à la tâche et capture instantanément l’ambiance conviviale, militante et artistique de ce lieu. L’exposition montre seulement à la fin des images de ce bistrot originel où débutèrent l’intérêt, l’enthousiasme et la fascination de Mulas pour l’univers des grands créateurs de sa génération. S’ensuivent de nombreuses années de séances de prises de vue dans l’intimité des ateliers d’artistes tels que Duchamp, Man Ray, Lichtenstein, Calder, Fontana, Warhol, Newmann, Ernst, Burri, Levi, Giacometti, Severini, et tant d’autres. La liste est longue, et les photos, à la fois touchantes, sensibles et documentaires, preuves de la dextérité de celui qui a été le photographe officiel de la Biennale de Venise à partir de 1954, témoignent de l’intensité qui lie l’artiste à ses œuvres, à ses créations. Tous, artistes, sculpteurs, peintres, mais peu de photographes. Des hommes, des images, des hommages. Tout est humain, tout est photographie. Et Ugo Mulas s’y voue totalement.

Certains textes, extraits de son ultime ouvrage, sorte de recueil didactique sur son rapport à la photographie en tant que pratique, espace d’expérimentation et de réflexion, intitulé « sous un titre à la fois simple et ambitieux » La Photographie, sont présentés pour accompagner les tirages, ainsi que des planches contacts, permettant ainsi au regardeur de prendre la mesure des liens, forts et intimes, entre Mulas et ses sujets que sont les artistes, et par conséquent leurs œuvres.

L’inframince toucher de Lucio Fontana avec sa toile évoque un instant décisif, une sorte de passage à l’acte créatif. Serait-ce un clin d’œil aux clichés de Giacometti dans son atelier en 1961 d’Henri Cartier-Bresson, que d’exposer celles d’Ugo Mulas ?

Un jeu s’instaure entre l’artiste et le photographe, qui ne souhaite pas réaliser de simples portraits, et emploie l’appareil comme «un outil que l’on s’adjoint». Mission accomplie. Ugo Mulas renouvelle toujours les mises en scène, s’amuse, fait poser, souvent avec humour, souvent avec leurs œuvres terminées ou en train d’être créées, – il est alors presque voyeur –, ces artistes qui deviennent à leur tour le sujet de la création de Mulas. Celui-ci s’empare du cadre naturel de l’atelier de l’artiste afin d’en faire son propre studio. Les rôles s’inversent. Mulas mêle avec douceur et intensité une passion pour les arts, une admiration pour ses créateurs, et un respect du processus créatif. Mais surtout, c’est une réflexion théorique sans discontinuer sur le medium qui l’anime et le fait toujours avancer en tant qu’opérateur et témoin de sa propre fascination, celle pour les hommes et avant tout celle, intimement nouée, pour sa propre créativité. Il semble être lui-même surpris par une approche païenne de la photographie – pourrait-on supposer une éducation italienne catholique ? – où la technique prend le pas sur des années de traditions pour façonner ses propres images acheiropoïètes : « Ce qui frappe surtout dans ces textes est l’étonnement d’avoir réussi à détacher l’opération de création de la main de l’homme. C’est une utopie, mais il n’en reste pas moins vrai que la surface sensible possède effectivement un pouvoir qui excède celui de la main de l’homme. »

L’exposition à la Fondation HCB dévoile bien plus qu’une pratique, certes incarnée : une sorte de conflit intérieur ou de justification récurrente d’un rôle pas toujours assumé, sans cesse questionné. C’est le constat d’une œuvre riche, celle d’un artisan devenu artiste qui s’est interrogé toute sa vie sur son rapport à son acte ainsi qu’à sa passion; un homme qui ne s’est jamais lassé de prendre des photographies avec l’ingénuité de la première fois, au hasard des rencontres. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe (N° 25 - mars/avril 2016)