IDEES  / par Alexandre Mare

 

Vincent Kaufmann, Déshéritages
Genève, éditions Furor, 176 pages, 18 euros

 

Vincent Kaufmann, qui a précédemment publié Guy Debord, La révolution au service de la poésie (Fayard, 2001) et un passionnant La Faute à Mallarmé, L’Aventure de la théorie littéraire (Seuil, 2011), continue dans son dernier ouvrage à identifier les moments de scission provoqués par les avant-gardes littéraires.

Ainsi, dans Déshéritage, en convoquant Stéphane Mallarmé, Louis Aragon, Francis Ponge, Guy Debord ou Olivier Rolin, l’essayiste cherche à dresser un profil d’auteur en rupture de ban. Des déshérités, qui en refusant toute transmission – symbolique, intellectuelle, patrimoniale, familiale –, vont pratiquer, non sans jubilation, une politique de l’interruption, une forme de déréalisation ainsi qu’une rupture discursive, dans le seul but de dénormaliser leurs situations tout en usant d’une profonde ironie pour la culture dite de patrimoine. Et, à l’heure, justement, de la patrimonialisation forcenée, on lira avec d’autant plus d’intérêt l’essai, souvent malicieux, de Kaufmann. On comprendra que l’auteur y dresse un arbre généalogique distordu, un rhizome d’enfants naturels qui – de Malebranche à Tel Quel – ont pour point commun la discontinuité comme héritage. Ce qui en fait, c’est entendu, la plus intéressante des filiations.

« Non seulement, écrit Kaufmann, [la place de l’écrivain] n’a rien à voir avec une place de fonctionnaire commis à la constitution du patrimoine national, mais encore il arrive, plus souvent sans doute qu’on ne le pense, que l’écrivain construise précisément sa situation dans les failles du symbolique, pour défaire la tradition et la transmission, pour échapper par avance au patrimoine et aux assignations à résidence. » Dégagées des actions du pathos et de quelconques dettes, les œuvres de rupture ne naissent pas de mouvements d’influences répertoriés par un notariat philologique, mais au contraire sont effets d’interruptions spontanées et d’héritages refusés. Ainsi, être déshérité, c’est être en faillite de transmission. « Je suis né, écrit Debord, virtuellement ruiné. Je n’ai pas à proprement parler ignoré que je ne devais pas attendre d’héritage, et finalement, je n’en ai pas eu. » Familial et/ou symbolique, un mécanisme notarial identique est répété chez Aragon, Mallarmé ou Olivier Rolin. Ce dernier, dans Tigre de papier (Seuil, 2002), revient sur un (non) héritage de mai 68, ou comment, au final, cette courte révolution, sans avoir eu d’effet «transmissible», a néanmoins produit une culture qui s’est constituée contre toute forme de tradition, pareille à une éphémère table rase.

Quel héritage laisser si l’on s’est soi-même refusé à tout héritage? Sur le point de mourir, Stéphane Mallarmé, qui laisse en chantier des fragments de son Livre, griffonne à la hâte un mot pour sa femme et sa fille – Mallarmé est un expert en deuil familial, il a perdu à peu près tout le monde, très tôt : « Attendu que pas un feuillet n’en peut servir […]. Brûlez, par conséquent: il n’y a pas là d’héritage littéraire, mes pauvres enfants. […] Croyez que ce devait être très beau. » Guy Debord, quant à lui, conserva tout et fit des copies de ses courriers – son importante correspondance éditée chez Fayard en témoigne. Mais comme Mallarmé, Debord n’adoube personne, ne laisse derrière lui aucun disciple, aucun mouvement. « Né ruiné, écrit Vincent Kaufmann, Debord, est né du même coup libre de ne rien transmettre et il s’est tenu à cette liberté. Homme d’aucun héritage, il n’est devenu l’homme d’aucune transmission, d’aucune tradition, ni d’aucune école. » On notera, l’anecdote n’est pas insignifiante, que la mère de Debord l’abandonna à sa propre mère pour se remarier avec un notaire.


« Quelque chose n’a pas passé, quelque chose a manqué de se transmettre, une appartenance n’a pas pris, a échoué ou a été déclinée. C’est là que tout commence à chaque fois. » 

Dès lors, en pratiquant la stratégie de l’interruption, ces écrivains sont, pour ainsi dire, des générations spontanées libérées de toute attache passée et à venir. Mais si tous ont réussi à s’imposer sans avoir eu d’héritier, il n’en demeure pas moins qu’ils se sont fait récupérer malgré eux. Et, le plus souvent contre eux. « C’est en fait un retour à la transmission, c’est le passage du déshéritant à l’héritage, de la rupture au (nouveau) patrimoine ». On se souviendra de l’achat par la Bibliothèque nationale de France, des archives – et donc de la fameuse correspondance – classées Trésor national, de Guy Debord, qui est sans doute l’exemple le plus abouti dans le genre de retournement du déshéritage associé ici au retournement sémantique de la notion de Spectacle…

Et si Kaufmann évoque surréalisme, lettrisme ou situationnisme, il revient peu sur le dadaïsme, qui pourtant semble avoir proposé une autre alternative – imparfaite, soit – de rapport à l’héritage. Ainsi, dès 1920, Huelsenbeck, plus tard Massot (De Mallarmé à 391) ou les expositions organisées par Richter (1966), les dadas ne vont pas laisser les autres s’approprier impunément leurs chroniques et l’influence qu’ils pourraient avoir sur tel ou tel mouvement. Ils vont écrire leur propre histoire – devenir en somme des dadahistoriens –, laver leur linge sale en famille, mettant sur la table les questions d’héritage afin d’éviter aux éventuelles branches rapportées de dilapider le travail de toute une vie. Mais s’il est bien connu que « Dada est contre l’avenir, Dada est mort, vive Dada ! », Dada n’a cependant pas échappé aux captations… Pour le reste, le surréalisme est depuis longtemps passé au mass média, la psychogéographie est un outil d’aménagement de parc d’attractions, et, comme l’écrit non sans humour Vincent Kaufmann « le livre total de Mallarmé est dans la bouche de Bill Gates lorsqu’il annonce les logiciels d’accès au savoir absolu ». Quant à Dada, l’uppercut de ses slogans se retrouvent dans les publicités d’entrepreneurs de pompes funèbres low cost : (Dada :) « Parce que la vie est déjà assez chère. » §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe (n° 25, mars/avril 2016)