LIVRE / par Marie Fabre

 

Eiríkur Örn Norddahl, Illska
Traduit de l’islandais par Eric Boury,
Paris, Métailié, 2015, 608 pages, 24 euros.

 

Avec IllskaLe Mal, d’Eiríkur Örn Norddahl, la dernière rentrée littéraire tenait son grand roman politique, sans doute passé trop inaperçu. C’est aussi, certes, un gros roman indomptable, contenant plus de 600 pages de narration, réflexions historico-politiques, fragments de vie européenne ultra-contemporaine et reconstitution d’un épisode de la Shoah en Lituanie, instantanés de la conscience d’un bébé appelé Snorri et généalogie d’un néonazi nommé Arnor. Dans un entretien qu’il nous a accordé lors d’un passage à Lyon, le jeune Islandais dit avoir voulu se mettre en danger en s’attaquant au roman historique, un genre a priori bien étranger aux préoccupations d’un poète expérimental, un genre marqué aussi par une tradition qui, malgré un certain retour en grâce ces dernières années, a toujours bien du mal à renouveler sa forme. L’ambition n’est pas des moindres, ce qui déjà fait du bien, d’autant plus que Norddhal s’en acquitte avec un brio déconcertant et parfois hilarant, confiant sa matière narrative débordante à un procédé de composition très maîtrisé, qui repose sur un principe de montage alterné où les points de vue, les registres discursifs et les temporalités se mêlent. Mais cette innovation formelle, pour impressionnante qu’elle soit, ne serait que plaisante esbroufe si elle ne mettait pas en jeu la totalité d’une pensée déployée à travers l’œuvre. Comme dans tout grand roman historique, c’est en effet l’histoire qui est questionnée, déconstruite et contenue : l’histoire et son chaos, son processus aveugle, implacable et irrationnel, formé par un ensemble de gestes individuels plus ou moins conscients, l’histoire qui frappe les vies par la bande et pèse de tout son poids même là où on ne l’attendait pas.

L’histoire s’invitera donc dans la vie d’Omar, un garçon un peu paumé comme on en connaît tant, une froide nuit de janvier où une Agnes très éméchée pose les mains sur lui dans une queue de taxis : « Un jour, Agnes lui est tombée dessus sans crier gare. Elle avait sur les bras Adolf Hitler et tous ses sbires, sans parler des quelques deux mille habitants de Jurbarkas, les deux-cent mille Juifs lituaniens, les six millions de Juifs d’Europe, les dix-sept millions de victimes du génocide et les quatre-vingts millions de morts qu’avait faits la guerre en l’espace de six ans – de 1939 à 1945. Et voilà ! » Quatre ans et une histoire d’amour plus tard, Omar incendie sa maison et part pour un curieux tour d’Europe, affublé d’un tee-shirt à l’effigie d’Adolf Hitler et tripotant distraitement dans sa poche un anneau pénien. Et voilà… qu’on ne s’y trompe pas: si l’histoire se plaît à assumer un masque grotesque, c’est pourtant à ses voies impénétrables que s’attache l’intrigue. 

Que l’histoire soit un « scandale » permanent et que le roman historique nous ramène invariablement à la question du mal, Elsa Morante nous l’apprenait déjà en 1974 avec La storia. De son côté Norddhal s’applique à aborder le phénomène sans le réifier dans un concept ou dans une personne : le mal apparaît avant tout comme quelque chose qui arrive, quelque chose qui a lieu dans les relations entre les personnes ou entre les groupes, et l’écrivain cherche à en situer l’origine. Ici le roman trouve son articulation fondamentale, son point de jonction: entre l’histoire d’un trio amoureux des années 2000 et celle de la Shoah, le lien n’est pas seulement narratif, il ne tient pas au personnage d’Agnes uniquement.

Dans le couple comme dans l’histoire, dans les ressorts individuels comme dans les ressorts collectifs, Norddhal va scruter un point aveugle, comme un œil du cyclone qui précipite progressivement sa fiction dans la violence. Ce point aveugle, c’est une zone de non-coïncidence qui se définit dans le livre à partir de la thématique du regard : c’est le moment où quelque chose échappe, se rompt et se corrompt dans le rapport à l’autre, le moment où je cesse de le voir pour l’investir d’une identité formulée à travers celle que je me suis construite, où peut-être je cesse de le voir pour ne pas me voir : « Celui qui ne t’aime pas ne t’aime pas, non pas à cause de ce que tu es, mais de ce qu’il voit en toi. Celui qui t’aime ignore qui tu es. Cela, nul ne le sait. »

Cette problématique de l’identité nous ramène, bien sûr, à des leitmotivs obsédants du débat politique contemporain. Nous avons commencé en disant d’Illska qu’il était un roman politique: et de ce côté-là, on avait rarement vu, ces dernières années, une telle volonté de penser mise en œuvre avec une qualité aussi indispensable à la pensée que la volonté, à savoir la liberté. Cette liberté repose avant tout sur un acte mis en avant dès les premières pages du livre: la mise en perspective des temps et des situations. C’est de l’entreprise de comparaison assumée entre les causes historiques de la Shoah et le phénomène des populismes en Europe aujourd’hui que le roman tire ses pages les plus féroces, d’autant plus que Norddahl y règle au passage quelques comptes avec son Islande natale. Mais il crée surtout à l’intérieur du livre un espace de réflexion qui échappe à la fiction, tout en y renvoyant immédiatement. C’est un espace où le lecteur est constamment interpelé (« Ici le texte. Nous sommes le texte. Je vais vous parler en long et en large du Troisième Reich. Ne fermez pas le livre ! »), soumis à des rhétoriques politiques contradictoires, confronté à ses propres tabous (« La plupart des "Histoires de l’humanité" traitant du XXe siècle sont empreintes d’une tendance à la déification des chars d’assaut mêlée à une forme d’admiration voilée face à l’ampleur des atrocités commises lors des deux conflits mondiaux, sans parler des autres horreurs qui ont ponctué ce grand "siècle de progrès". (…) On annonce six, dix-sept, quarante-cinq, quatre-vingts millions de morts,  disparus dans les tranchées, les génocides, les explosions atomiques et les goulags – et tout cela nous donne simultanément vertige, érection et nausée. »). Directement pris à partie, il doit faire ses comptes avec sa propre situation : « Il nous semble aujourd’hui improbable que les Allemands n’aient rien su. Et leurs déclarations nous paraissent risibles. Comment est-il possible que tout un peuple n’ait pas vu que l’Etat assassinait des millions de gens ? Puis nous nous souvenons… euh… tenez, l’Irak : peut-être bien six cent cinquante mille morts depuis l’invasion de juin 2006 – nous ne le savons pas. » Cette relation directe avec le lecteur est aussi obtenue grâce à une dernière caractéristique essentielle de ce roman, en vérité étonnamment rare, c’est qu’il est résolument inscrit dans notre historicité, et pourrait même être un roman générationnel, tant ses personnages, dans leur configuration psychologique, leurs relations amoureuses ou sexuelles et leurs pratiques quotidiennes, sont proches d’une certaine jeunesse européenne et d’un « nous » qui, s’il n’est pas universel, est du moins collectif. Une dernière bonne raison de s’y lancer la tête la première. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe (n° 25, mars/avril 2016)

 

Lire l'entretien avec Eiríkur Örn Norddahl (propos recueillis par Marie Fabre)