LITTERATURE / par Jean-Jacques Salgon

 

Christian Garcin, Les Vies multiples de Jeremiah Reynolds
Paris, Stock, 2016, 160 p., 17 €

 

En mécanique des fluides, le nombre de Reynolds permet (entre autres) de déterminer le régime d’un écoulement, de savoir si celui-ci est laminaire ou turbulent, c’est-à-dire plutôt ordonné en lignes régulières ou agité de tourbillons. Je ne pense pas que Jeremiah Reynolds, le héros du dernier livre de Garcin, ait quoi que ce soit à voir avec le physicien anglais, si ce n’est peut-être un certain goût pour les théories scientifiques et une propension à changer facilement de sujet, à sauter du coq-à-l’âne. Ce comportement désultoire, on le trouve pour ainsi dire incarné dans la vie même du personnage de Garcin telle qu’il nous la restitue. Ce sont d’ailleurs plutôt des « vies multiples » qu’il nous livre (puisque tel est le titre), Reynolds se trouvant successivement journaliste, explorateur des côtes australes puis de la Terre de Feu, colonel dans les armées mapuches d’un général chilien, secrétaire particulier à bord du Potomac croisant au large du Cap Horn, conférencier, veilleur de nuit à New York, militant du parti Whig, écrivain, avocat, comme s’il avait choisi de mettre en pratique la phrase célèbre de Rimbaud : « Vite, est-il d’autres vies ? ». Un foisonnement d’histoires qui donne une épaisseur romanesque au récit de Garcin, qui nous entraîne dans une sorte de dépaysement, de décalage permanent. Un parcours hasardeux au gré duquel on croise des gens divers, parfois célèbres, comme Darwin, Edgar Poe ou Melville.

Le style de Garcin est limpide, précis, procédant par flash-back, arrêt sur image, accélérations, récapitulations, listes, ce qui confère à sa prose une musicalité particulière, tantôt art de la fugue, tantôt incantation. Toute une imagerie aussi surgit à la lecture de ces pages, celle des gravures de Benett ou de Riou pour les romans de Jules Verne, celles du Journal des Voyages et des aventures de terre et de mer, celles que l’on a encore en tête si l’on a eu la chance de voir le spectacle d’Ariane Mnouchkine: Les Naufragés du Fol Espoir.

Nul doute que Christian Garcin, dont l’arrière-grand-père maternel fut commandant à bord d’un paquebot (qui transporta jadis Alexandra David-Néel de Singapour à Kobé), ait du sang de marin dans les veines. Je le verrais très bien arborant l’uniforme de la Royale. Ou bien accueillant Tintin et Milou à bord du Speedol Star. Ses voyages, quoique le plus souvent terrestres (La Piste Mongole, Selon Vincent), sont toujours balayés par les embruns, livrés à l’appel du large. Le livre qui nous occupe, lui, est très directement marqué par la poésie des ports, des embarcadères, la beauté effrayante des côtes sauvages, la violence de tempêtes. Le récit de l’expédition antarctique de Jeremiah Reynolds, de ses mésaventures dans le déchaînement des flots entre falaises et icebergs, est à ce titre exemplaire et nous vaut cet heureux dénouement, heureux pour ses protagonistes autant que pour nous lecteurs, tant la main de l’écrivain y semble effectivement heureuse :

« Ce n’est que le lendemain soir, après une journée désespérante dans l’obscurité d’une épaisse nappe de brouillard, pendant que les marins fourbus, semblant s’être résolus à ne jamais revoir leur pays ni leurs proches, sombraient dans l’engourdissement du sommeil, que Watson et Reynolds gravirent un autre promontoire et aperçurent à l’horizon une faible lumière qui leur parut être le lent mouvement ascendant et descendant du hunier d’un navire balloté par les flots. »


À travers le personnage de Jeremiah Reynolds, c’est aussi tout le climat d’une époque qui nous est restitué. Son goût pour la science et pour les aventures, Jeremiah Reynolds le partage avec nombre de savants et d’explorateurs du XIXe siècle, lesquels, tels Humbolt et Bonpland, engagèrent souvent leur vie dans de périlleux et lointains voyages. La science au XIXe siècle s’était pour ainsi dire mise à flot avec l’expédition d’Égypte et ce n’est peut-être pas un hasard si ce siècle, du point de vue scientifique, a été le grand siècle de la mécanique des fluides.

Le nombre de Reynolds, c’est donc peut-être aussi, et très exactement, celui des vies multiples de Jeremiah Reynolds. Si j’étais vraiment Oulipien, j’aimerais calculer celui qui s’attache aux trajectoires de Garcin afin de savoir si le régime de ses récits, de ses romans, est plutôt laminaire ou plutôt turbulent. Au vu des innombrables tourbillons qu’ils suscitent, je pencherais plutôt pour la seconde hypothèse. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe (N°25, mars/avril 2016)