par Camille Paulhan

 

Ceramix
Cité de la céramique, Sèvres et La Maison rouge, Paris
jusqu’au 5/06/2016.

 

Il est sans doute toujours un peu glissant de consacrer une exposition à un médium ou à une pratique: la maison rouge avait souhaité, en 2012, se pencher sur le néon, tandis que le Musée d’art moderne de la ville de Paris avait embrayé, l’année suivante, sur la tapisserie contemporaine. Avec, au bout, un même constat: la réunion d’artistes pour certains tout à fait nouveaux, pour d’autres que l’on redécouvrait avec cet usage spécifique, mais au final une impression générale de trop-plein et de nécessaires redites. « Ceramix » n’échappe pas à cet écueil, mais les deux commissaires – Camille Morineau et Lucia Pesapane – ont toutefois réussi à le contrer en partie, ne serait-ce qu’en raison de l’actualité immédiate de leur sujet: la céramique, en effet, semble désormais être partout (contrairement à la tapisserie ou au néon). Certains artistes en ont même fait un matériau quasiment unique de leur travail, en exploitant toutes les possibilités en termes de surfaces, d’émaillages et de volumes, comme Elsa Sahal, Johan Creten ou encore Elmar Trenkwalder. Le constat de cette résurgence accélérée d’un matériau dont on a longtemps fait le procès en ringardise, mis en avant dans le catalogue par les commissaires, a justifié à lui seul cette exposition en forme d’interrogation. 

 


« Ceramix » porte plutôt bien son nom : il ne faudrait pas s’attendre là à une exposition soigneusement chronologique, allant, comme son sous-titre l’indique, d’Auguste Rodin à Thomas Schütte. Au contraire, dans cette proposition en deux volets, à la Cité de la céramique de Sèvres et à la maison rouge à Paris, il n’y a pas un parcours à réaliser avant l’autre, pas de didactisme historicisant: les salles thématiques côtoient les présentations monographiques comme les focales sur un mouvement particulier. C’est – avouons-le – assez foutraque mais d’une grande densité : ceux qui n’associent ce médium qu’au biscuit délicat immaculé du XVIIIe siècle, un brin mignard, ou à la barbotine de dessus de cheminée seront joyeusement bousculés. Selon les usages et les émaillages, tantôt le matériau apparaît sec, froid voire poudreux, tantôt il est d’apparence moite, dégoulinante ou grouillante. Dans les productions du groupe japonais Sodeïsha (formé en 1948), la main s’efface au profit de formes austères d’une grande efficacité, revendiquant la pureté du matériau. À l’inverse, les céramiques des artistes du funk art (au tournant des années 1960), qui constituent une des grandes découvertes de l’exposition, manifestent un mauvais goût délibéré, associé à des émaillages donnant un aspect volontairement boueux aux œuvres : ce sont, par exemple, l’arche de Noé d’ordures de David Gilhooly, ou encore les trois petits sièges de toilettes aux couleurs du drapeau américain de Robert Arneson, réalisés en faïence émaillée. 

Il paraît évident que l’exposition, particulièrement imposante en termes de nombre d’œuvres proposées, tâche de n’oublier personne: les avant-gardes sont représentées généreusement, notamment avec les étonnants masques d’André Derain, ou encore la série de Jardins de Raoul Dufy. Les pesantes céramiques émaillées de Karel Appel côtoient les formes grouillantes de Lucio Fontana. 

Mais la création contemporaine est particulièrement valorisée, même si on regrette l’absence de certains jeunes artistes qui ont pu ces toutes dernières années travailler la céramique, comme Mimosas Echard, Gaëlle Choisne, Keen Souhlal ou encore Florian Bézu, qu’on aurait bien substitués à d’autres artistes contemporains à tendances lourdement académiques. La section qui s’avère la plus passionnante est sans doute celle – à Sèvres – consacrée aux représentations jouant librement des présupposés genrés liés à la matière même de la terre, pour certaines dans une perspective délibérément féministe. On y découvre par exemple les centaines de petits sexes féminins de Hannah Wilke, modelés chacun dans une mince épaisseur de terre comme de délicates roses, rappel de son travail à l’aide de chewing-gums sur ces mêmes tentatives de représentations d’un organe génital dans une multiplicité réjouissante plutôt que dans une unicité réductrice. C’est l’occasion également de regarder autrement le Souffle de Giuseppe Penone, terre cuite très célèbre mais dont la dimension sexuée – l’incorporation d’un corps masculin dans une représentation d’un sexe féminin – peut parfois être un peu étouffée par les discours plus généraux sur l’œuvre de l’artiste. Les phallus grand-guignolesques de Michel Gouéry, noyés sous les agrégats décoratifs, les céramiques impotentes d’Erik Dietman, noyées sous leurs glaçures, et le Vase anthropomorphe de Jacqueline Lerat, aux rondeurs et aux plis féminins cuits comme on cuisinerait une brioche, viennent compléter cette belle salle. 

Quelques remarques, encore, sur « Ceramix » : on peut regretter, à l’issue de l’exposition, que les techniques ne soient pas plus expliquées aux visiteurs, et que ces derniers ne puissent que voir défiler des termes tous plus poétiques les uns que les autres – qu’est-ce donc qu’une terre engobée à émail stannifère graffité ? – sans pouvoir se représenter ce que ces techniques engagent matériellement. Il est par ailleurs parfois difficile de savoir ce qui relève chez certains artistes d’un véritable engagement céramiste, ou au contraire d’un travail de collaboration avec des artisans spécialisés. De grands céramiques de la seconde moitié du XXe siècle, comme Pierre Lebasque, Nicole Giroud ou encore Yohei Nishimura, ne sont par exemple pas représentés, et la question de savoir qui fait quoi est sans doute trop peu claire dans les documents de médiation mis à disposition. On retiendra cependant prioritairement de « Ceramix » le désir de faire valoir une technique trop souvent dévalorisée, comme pouvait le déplorer Jacqueline Lerat en 1993 : « L’œuvre céramique est mise hors de l’art actuel, mise à l’écart comme un poème peut l’être ». Faire mentir Jacqueline Lerat, et avec grand plaisir, même. §

 

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 26 (mai/juin 2016)

 

Légende image : Elmar Trenkwalder, WVZ 206, 2008, terre cuite rouge vernissée de blanc, 305 x 135 x 135 cm, collection Antoine de Galbert, Paris.