par Thierry Gillybœuf

 

Henri Michaux, Donc c’est non
Paris, Gallimard, 2016, 191 p., 19,50 €.

 

A rebours de la plupart des écrivains en quête de reconnaissance, de célébration voire d’honneurs, pour Henri Michaux, paraître ne traduit pas une volonté d’apparaître. À travers la centaine de lettres réunies dans ce curieux volume qu’est Donc c’est non, c’est toute une « philosophie du non » qui est développée, déclinée, martelée, avec une rare constance, une indéfectible opiniâtreté : « Je cherche une secrétaire qui sache pour moi de quarante à cinquante façons écrire non », confie-t-il à Robert Bréchon – pourtant auteur d’un Michaux paru en 1959. Tous les correspondants de Michaux – amis, universitaires, éditeurs, metteurs en scène, directeurs de revue, etc. – se retrouvent face aux verrous du refus michalien. Et le lecteur est pris de vertige devant ce chapelet, cette litanie de non… et guette comme une oasis dans le désert un timide oui exceptionnel qui viendrait confirmer la règle – mais non : « une exception devient un problème lorsqu’on s’est attaché à une règle », lâche-t-il à Lorand Gaspar !

« C’est que Michaux écrit contre, il est porté par une agressivité tonique, il donne des coups», nous dit Jean-Luc Outers dans sa préface, qui, avec intelligence et drôlerie, dans une lettre posthume apocryphe de Michaux, désamorce les éventuels reproches qui pourraient lui être faits d’avoir transgressé l’interdit michalien. Il y a aussi chez lui une peur de l’enfermement – « une des impressions les plus odieuses que je puisse avoir et contre laquelle j’ai lutté ma vie durant » explique-t-il à Claude Gallimard quand celui-ci lui propose d’entrer de son vivant dans la Pléiade – et de la dépossession – « je déteste […] d’être cobaye des autres » avoue-t-il à Jean de Boschère – qui se traduit par la fuite, l’obsession d’une vie dans les replis à mesure que son œuvre devient de plus en plus connue. Et le paradoxe est que Michaux n’était pas un misanthrope. Que ces refus tantôt agacés tantôt gênés allaient à l’encontre de sa courtoisie, de sa politesse d’un autre siècle. Il y a chez lui une volonté vitale de rester caché qui se manifeste chez ce jeune homme de vingt-huit ans quand paraît, en 1927, son premier texte à la N.R.F., Qui je fus, illustré d’un portrait de l’auteur gravé sur bois par Georges Aubert que Michaux barre rageusement avec un non manuscrit et paraphé sous l’objet du délit. Et même si, par la suite, il lui arrivera de prendre la pose pour de grands noms de la photographie, tels que Claude Cahun, Gisèle Freund, Brassaï ou Cartier-Bresson, il rejettera instinctivement ces images de lui en noir et blanc – « vous aimez vous voir dans les glaces, vous ? » demande-t-il à Jean de Boschère. Et quand, avec tact, on lui demande d’accompagner l’un de ses livres d’une photographie de lui, il paraît interloqué, comme il l’écrit à Jean Paulhan : « C’est extraordinaire, cette manie des photos. J’ai écrit pour qu’on puisse justement se passer d’une photo de moi. Me suis-je assez montré ! Eh bien qu’est-ce qu’il leur faut encore ? » Si l’on insiste, il propose d’envoyer un agrandissement de son nombril, et quand Bréchon prépare un volume consacré à Michaux dans la collection « Bibliothèque idéale » chez Gallimard, ce dernier ne consentira qu’à un agrandissement de son œil par Hans Bellmer, souffrant déjà d’avoir dû, avec « Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d’existence », se plier à l’exercice des repères biographiques qui a pour lui « l’inconvénient d’un carcan ». Le Cahier de l’Herne (1966) contenant quatre photographies « du personnage H.M. [qui] tend […] à [l’]empêcher d’exister tout simplement » fait figure d’exception, même s’il en interdit toute reproduction. Parce que quelques clichés volés de lui circulent « avec le sans-gêne des journaux », Michaux voit là un pis-aller auquel il se résigne douloureusement : « Que faire ? Cinquante procès ne me rendraient pas un visage inconnu ».

« Encore une lettre — non. Non ! et Non ! Et Non ! Qu’avais-je donc lu ? C’était vous, à ce que je j’avais compris, qui deviez parler avec ce Mr X, fils de Y. Ne me transmettez jamais plus de pareilles propositions. Que toutes les radios sautent plutôt. Vous saviez bien pourtant que je ne parle jamais au micro. »

« Cher Robert Bréchon, C’est encore une fois NON. La lumière de Lisbonne est belle, mais c’est non. Je cherche une secrétaire qui sache pour moi de quarante à cinquante façons écrire non. »

Lettres à Robert Bréchon (1960 et 1965)

Dans la société du spectacle où nombre d’écrivains et d’artistes cèdent sans grande résistance à la « vedettomanie » et au culte de soi médiatique, Michaux apparaît de plus en plus comme un épigone de Bartleby qui, à toutes les sollicitations, oppose cette énigmatique et indestructible réponse : I would prefer not to. On connaît ces quelques images d’un Michaux, caché derrière d’épaisses lunettes noires, venu assister en simple auditeur à une conférence de Borges au Collège de France. C’est sa seule apparition (malgré lui) hors dessin et écriture : « Je ne me montre pas à la Télévision et ne me fais pas entendre à la Radio. Je montre – en livre – quelques écrits, et – en galerie – quelques dessins. C’est suffisamment me manifester et je m’en tiendrai là », avait-il expliqué à Alain Bosquet. Tout est affaire de distance et de mise à distance. Nul risque qu’il finisse « gavé de [s]on propre nom », comme il l’écrit à Marcel Arland. Ni de son propre « non », dont il redoute que les journaux puissent en faire « un événement retentissant ». Michaux aurait pu prendre pour devise cette formule de Georges Perros : « Je me suis fait un non ». §

 

 

Article paru dans le dossier "Mille façons de dire non..." dans le n° 26 du journal critique Hippocampe.

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