Par Denis Montebello

 

Jean-Jacques Salgon, Parade sauvage
Lagrasse, Verdier, 2016, 128 p., 13,50 €.

 

La rencontre avec le passé n’est pas forcément décevante. Il arrive qu’elle dépasse nos espérances, que la grotte que nous visitions si souvent en rêve un beau matin (du mardi 10 août 2004) nous accueille dans cette nuit profonde où les peintures étaient plongées depuis plus de 20 000 ans. Où nous les découvrons. Miraculeusement surgies de ce que Buffon appelle le « sombre abîme du temps » (il s’ouvre sous nos pieds dès que nous l’évoquons). Formidablement présentes, et en même temps rétives, comme le passé quand il vient à nous et qu’il se dérobe à l’histoire, qu’il ne se laisse pas raconter ni même voir.

Au début, en effet, « on n’y voit rien ». 

C’est, pour Daniel Arasse, le sésame de tout regard porté sur l’œuvre d’art. C’est aussi ce qu’éprouve l’archéologue quand il ne reconnaît pas ces vestiges, quand il n’y comprend rien.

Ce que ressent Jean-Jacques Salgon quand il tente de « voir » les peintures de la grotte Chauvet. Qu’il essaie de percer ce mystère. « Descendre dans la grotte Chauvet, jusqu’à la salle des lions qui est en contrebas, c’est le mouvement inverse à celui du captif libéré de ses chaînes dans la caverne de Platon. » C’est descendre, sans lampe ni torche, vers la lumière. Se rapprocher de ces hardes, de ces troupeaux de chevaux, rennes, bisons, aurochs, lions, mammouths, rhinocéros laineux, c’est-à-dire de lui-même. Chercher ce qui demeure en lui et dans son présent de ces hommes d’il y a 33 000 ans.




Il le trouve en Camargue, dans le troupeau de taureaux sauvages qui se tiennent immobiles et tournent leurs regards inquiets vers lui. Ils sont dix-huit, comme les bisons peints en rouge et noir que découvre la petite fille dans la grotte d’Altamira. Quand, levant les yeux, elle les voit courir au plafond de la salle, elle s’écrie, émerveillée et effrayée : « Toros ! Toros ! ». 

Il le trouve dans les arènes de Nîmes, ou dans l’atelier de Viallat. Ses toiles   mal accrochées nous tendent la main, font des Aurignaciens des exilés comme nous, dont nous nous sentons proches et pour tout dire frères. « La mer n’est jamais loin et la main sortie de la caverne a pris la couleur bleue des ciels les plus purs de nos rivages méditerranéens. C’est une main plus contemporaine mais qui nous fait signe de loin, comme un signe d’adieu que l’on adresserait depuis la rive aux passagers que l’on voit s’éloigner sur le pont du navire, parmi les vagues, les vols de mouettes et les embruns. Serait-ce elle, cette main bleue, face à la mer, dont parle Duras dans Les Mains négatives et qui n’existe dans aucune grotte ornée ? »

Il le trouve avec Éric, son chasseur-cueilleur d’Orgnac. « Nous chassons à l’approche, Élette nous devançant pour tâcher de "prendre le pied", c’est-à-dire de trouver au sol le sentiment qu’une bécasse y a laissé en piétant. Une certaine tension s’installe, je sens soudain avec une acuité plus vive les odeurs végétales qui baignent ce maquis de buis, d’yeuses, de térébinthes, de jeunes cèdres, d’euphorbes, de cades, d’amélanchiers. Quand les taillis s’éclaircissent on voit paraître des dalles ou des rocs de calcaire, et alors le thym et les lavandins prennent le relais. » Éric lui montre au sol ce que les bécassiers nomment un « miroir » : la tache blanche formée par la fiente laissée par une bécasse. « Une occasion pour lui, féru de psychanalyse, d’évoquer son maître Lacan. » Et, pour nous, de réaliser qu’il existe un inconscient du temps. Des vestiges que nous ne savons pas reconnaître, un passé qui échappe à l’histoire. Tout en affleurant sous nos pas, sous nos mots. Mais Éric nous rappelle également que lire et cueillir ont même origine, que cueillir les traces comme il fait, comme on fait avec lui et grâce à lui, c’est toujours un peu inventer l’écriture.

S’il y a révélation, cela ne fait pas de vous un initié. Cela ne suffit pas. Si Jean-Jacques Salgon eut la chance – le privilège – de voir la grotte, il a surtout compris – et appris de ses livres, en les écrivant – qu’il fallait s’en remettre au hasard, à l’enfance. Redevenir le berger cherchant une chèvre égarée de son troupeau, le gamin suivant son chien dans les pierres, oublier le lapin pour inventer la grotte, fausser compagnie à son père pour découvrir les bisons qui courent au plafond. Ou écouter, comme on faisait à huit ans, le poste de TSF (à lampes) posé sur le frigidaire.

« J’ai seul la clef de cette parade sauvage. » C’est Rimbaud qui parle. Dans les Illuminations. Il a fait le voyage aux enfers, il en remonte juste. Il a un pied chez les vivants, l’autre chez les morts. Il boite comme il faut.

La route, il ne l’a pas ouverte, il l’a seulement empruntée. D’autres après lui  mettront leurs mots dans ses mots, leurs pas dans les pas du petit garçon de huit, neuf ans qui est entré dans la grotte il y a 26 000 ans. « Les empreintes de ses pieds nus sont restées imprimées dans l’argile du sol de la galerie des Croisillons. Il y a même aussi une empreinte laissée par sa main argileuse lors d’une prise d’appui sur la paroi. » 

Voici donc la Grotte Chauvet : les quatre cent vingt-cinq animaux qui la peuplent. Nous voici « planant au-dessus des deux cents crânes d’ours qui gisent au sol, disséminés et fragiles », arrachant à l’obscurité « quelques mains positives et négatives, quelques signes, quelques triangles pelviens, un bassin et des jambes de femme, des points, des traits et de rares figures géométriques. »

Jean-Jacques Salgon nous fait visiter cette grotte comme il nous faisait visiter, dans son livre précédent (Place de l’Oie, Verdier, 2014), sa maison. En évitant l’enthousiasme, comme de trop ramener sa science. Il en parle simplement. Comme un qui est né ce matin du mardi 10 août 2004, qui est né une seconde fois. Sans le zèle du born again, ni l’inspiration du poète, bien qu’il s’essaie dans ce livre au métier de chaman. Mais c’est un rôle, jouer comme font les enfants (« on dirait qu’on serait... »). 

Le livre qui porte le beau titre de Parade sauvage se situe entre la découverte qu’il fit de la vraie grotte, et le retour sur les lieux, dans cette réplique où comme tout le monde il suit le guide, une blonde Hollandaise à l’accent délicieux. Certes, ce n’est pas la Gradiva qu’il a rêvée.  En assemblant des fragments d’images auxquelles il aimerait qu’elle ressemble. Mais s’il a renoncé à cette espérance d’un passé enfin saisissable en tant que tel, c’est pour cueillir des traces, les regarder comme autant de symptômes d’une mémoire qui continue à travailler le présent. Des fossiles qui s’incrustent et qu’il nous propose de lire. Des survivances, et il s’en trouve dans les toilettes du restaurant La Terrasse où il a déjeuné, dans les deux tags DEBSY et AUER inscrits au marqueur rouge fluo, comme dans l’œuvre de Keith Haring ou de Basquiat, un artiste à qui Jean-Jacques Salgon a consacré un livre (Le Roi des Zoulous, Verdier, 2011). §

 


Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 26 (mai/juin 2016)