par David Collin

 

Alain Deneault, La Médiocratie
Montréal, Lux éditeur, 2015, 224 p., 15 €.

 

Viser la moyenne, c’est promouvoir la médiocrité. Voilà ce que me disait mon professeur de philosophie au lycée. Alain Deneault enseigne lui aussi la philosophie à Montréal, et son livre décortique la perversité d’un système fait de soumissions et d’éteignoirs, qui transforme notre société en médiocratie. Est médiocre ce qui est moyen. Ce qui est tiré vers le bas. Difficile d’expliquer cela à un statisticien qui pense que la moyenne est l’image d’une pensée collective. Ce que nous imposent les gestionnaires et les politiques ? Aucune tête ne doit dépasser et surtout, par pitié, évitons l’enthousiasme. Pas de vagues. Tout doit être contrôlable, « gérable », et mesurable par des pseudo-experts qui en réalité ne sont experts en rien, et qui se trouvent perpétuellement incapables de comprendre la nuance, « le sensible, le singulier » dont sont fait les humains et le monde que nous percevons, qui nous traverse à condition que nous ayons encore le sentiment de posséder et de ressentir à travers un corps.

Ce n’est pas une question d’incompétence mais de formatage. L’expert, figure centrale de la médiocratie selon Deneault, ne remet rien en cause. Il fait comme on lui dit de faire, il fait bien « comme il faut », et pose un diagnostic sans en tirer les conséquences politiques. Au décideur d’aller chercher l’expert moyen qui confirmera sa politique. Il saura s’entourer d’êtres moyens pour imposer des décisions indiscutables, qui conviennent en apparence à tout le monde, c’est à dire au plus petit dénominateur commun, à la «moyenne» des opinions célébré par le statisticien. On saluera le manager ou le politicien pour sa « bonne gouvernance », sa bonne gestion, pour ses non-décisions.

La médiocrité sévit partout. Deneault commence par analyser ce milieu universitaire qu’il connaît si bien et qui a la fâcheuse tendance de se transformer en entreprise bureaucratique, avec un conseil d’administration, des clients, des vendeurs, et des hordes d’experts prêts à servir l’économie et le monde politique. C’est particulièrement flagrant dans certains cours d’économie où les tenant des beaux graphismes et des courbes d’équilibre servent les plats d’une idéologie tout prête, qui prépare les cerveaux à être « disponibles » en tout temps, et surtout au matraquage consumériste. Une machine à fabriquer de l’ignorance. Et Deneault de rappeler que l’économie ne devrait pas être affaire d’économistes. Comment enseigner une science qui se base sur de pures conjonctures pour faire mine de contrer l’irrationalité des marchés ? La seule chose que ces banquiers du sens sont alors capables de faire, c’est de déduire des règles après-coup. Mais on arrive toujours trop tard. De même, la gouvernance d’Etat, au lieu de prévoir, ne fait que constater ses échecs et les catastrophes qu’ils provoquent. Comme les enfants, aux politiciens de dire ensuite : « on ne le refera plus ».




C’est aussi l’écriture qui a perdu du prestige. À l’université, comme ailleurs. Autant que la pensée a perdu en profondeur. On préfère un bon diaporama vite expédié, que lire un livre, qui nourrirait une vraie pensée. « L’efficience » est passée par là, et avec elle les rouleaux compresseurs de l’efficacité comptable. Quand les étudiants truffent leurs copies de fautes d’orthographes, les professeurs consciencieux qui pensent que l’écriture et la maitrise du langage sont fondamentaux pour le développement de la pensée, quelle que soit la branche enseignée, se font rappeler à l’ordre par leur décanat. Changez vos critères! demandent les directions. Et de laisser ainsi se dégrader les esprits et l’estime que les étudiants ont d’eux-mêmes et de leurs camarades. On imagine où peut conduire ce genre de délitement.

Outre l’étude de la bulle universitaire, l’auteur de La Médiocratie présente une terrible analyse des dérives des organisations dites humanitaires, et non loin d’elle, de la pensée coloniale toujours vivace, et dont on comprend ce qu’elle a de « moyenne » et d’ordonnée. « La seule visée d’un colon reste de sauver sa peau. » Le monde culturel n’est pas épargné par l’analyse de Deneault. La « culture » est l’une des grandes victimes de la médiocratie. Devenue une industrie de divertissement, la « culture » officielle s’appauvrit et tend à s’uniformiser. Le mauvais goût est érigé en loi, le marketing est passé par là, l’argent règne en maître. La publicité triomphe tandis que le contenu s’effondre. À quoi bon le contenu, quand on sait faire briller l’enveloppe, et que cela rapporte beaucoup d’argent ?

Le principe de la médiocratie est d’éviter la pensée. Que les citoyens pensent moins, que les employés évitent de se poser des questions, que les cadres se contentent de faire ce qu’on leur dit de faire, de « jouer le jeu », d’être loyal. C’est du bon dressage, et le soir on regarde la télévision pour entendre sa vérité, à moins que l’on se perde dans le miroir abrutissant de son téléphone portable. La résistance passe par l’exercice de la pensée, par cet exercice solitaire qui peut déplacer des montagnes, et dire tout simplement : non. Il paraît simpliste de le rappeler, pourtant la pensée c’est aussi la langue. Et la résistance à la bêtise passe toujours par un questionnement du langage pour contrer sa corruption, pour faire que les mots aient encore un sens, et que leurs manipulations ne passent pas inaperçues. Une résistance qui s’aiguise aussi par « l’humour, la créativité, l’inventivité et la finesse », des armes terribles pour qui voudrait imposer une dictature reposant sur la médiocrité à tous les étages. §

 


Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 26 (mai/juin 2016)

Alain Deneault a publié un essai dans le n° 13 de la revue semestrielle Hippocampe