par Daniel Bougnoux

 

Dans mon ouvrage Shakespeare. Le Choix du spectre comme autour de sa publication, dans divers articles ou entretiens à la radio, je m’interroge sur les conditions d’un surprenant mensonge : comment se fait-il qu’on sache si peu de choses sur la vie d’un des auteurs que nous aimons le plus, comment peut-on accepter la fable qui fait du bourgeois enrichi de Stratford-upon-Avon le père de textes aussi considérables, comment enfin cette mystification a-t-elle perduré et prospéré jusqu’à cette année du quatre-centième anniversaire, où l’on enterre une nouvelle fois « Shakespeare » dans un cerceuil qui n’est probablement pas le sien ?

Ce soupçon n’est pas nouveau, et une impressionnante succession d’esprits éminents ont mis en cause l’identité du « Barde », parmi lesquels Mark Twain, Henry James, Charles Dickens, Sigmund Freud, Charlie Chaplin, John Gielgud ou Jorge-Luis Borges… Il n’est donc pas déplacé ni particulièrement osé de reprendre ce dossier, même si cela fait hurler au sacrilège quelques âmes dévotes. Pour ma part, j’ai plusieurs fois énuméré les raisons de mon étonnement, que je dirai « médiologique » : il faut pour créer (imaginer, apprendre, se souvenir ou simplement rêver…) des conditions matérielles qu’une exégèse idéaliste sous-estime, ou simplement oublie. Dans le cas de « Shakespeare », dont la critique depuis qu’elle s’applique à ses textes avec les soins que l’on sait a énuméré les sources, il est évident que celles-ci supposaient l’acquisition et le maniement d’une vaste bibliothèque : notre Barde est un braconneur (comme ses collègues contemporains d’ailleurs),  il prend son bien partout où il le trouve, et notamment chez des auteurs italiens pour une moitié environ de ses pièces. Or trois d’entre elles, Othello, Le Marchand de Venise ou Mesure pur mesure furent représentées sur la scène anglaise avant que leurs « pilotis » italiens n’aient été traduits: comment un Shakespeare qui, de l’avis de ses biographes, ne maniait pas les langues étrangères, dont le testament ne montre aucun livre (ni aucune préoccupation spirituelle), et qui laissa sa femme et ses deux filles largement illettrées, eut-il accès à de pareilles connaissances ? Comment la critique explique-t-elle la présence et la récurrence de la culture italienne dans son œuvre ? Mais aussi les emprunts très étendus aux écritures saintes, dont « Shakespeare » semble pétri (très au-delà des lectures et réminiscences tirées du catéchisme ou de l’office dominical), comment explique-t-on chez lui la culture intime de la Cour et des Grands, dont il semble partager non seulement les intérêts monarchistes mais les divertissements, les tours de langue, les sports ou le goût des armes ? D’où proviennent ses nombreuses références à Montaigne, ou à des auteurs italiens comme Boccace, l’Arétin, Machiavel ou Bruno? D’où la musique si souvent citée et jouée sur son théâtre lui est-elle venue, lui qui n’avait pas un instrument à léguer dans son testament mais dont la langue, comme le relève Borgès, est une musique orale? Etc.

Je me posais déjà ces questions, à la suite du film Anonymous de Richard Emmerich paru en 2012 (qui attribue l’œuvre de Shakespeare à Edward de Vere, dix-septième Comte d’Oxford), quand la lecture fortuite du livre de Lamberto Tassinari John Florio, The Man who was Shakespeare (2003, aujourd’hui traduit au Bord de l’eau sous le titre John Florio alias Shakepeare) me fit l’effet d’une révélation. Florio mais déjà son père Michel Angelo, un migrant italien d’origine juive d’abord frère franciscain puis converti au calvinisme, trouvèrent refuge à Londres où ils développèrent une carrière d’enseignants de langue auprès de la gentry puis à la Cour, mais ils furent surtout d’ardents lexicographes, collecteurs de proverbes et traducteurs. Le cœur de l’argumentation de Tassinari, qui mérite qu’on la lise pour prendre la mesure du vocabulaire de Shakespeare et de ses racines croisées, repose sur la lexicographie, et le relevé des mille emprunts à l’italien qui surgissent au fil de ce théâtre, comme ils figuraient déjà dans les copieux dictionnaires et manuels de leçons publiés par Florio, proverbes, hapax, mots forgés, toponymes et noms de personnages… Le détail est stupéfiant, et indique une intense fréquentation entre les deux hommes, comment l’expliquer ? Les biographies de Shakespeare ne mentionnent pas, ou à peine, John Florio (secrétaire particulier de la reine Anne, femme de Jacques, il vécut vingt ans de plus que le soi-disant Barde), elles ne s’attardent aucunement sur l’hypothèse de leurs relations, ce qui surprend quand on saisit l’ampleur des emprunts qui circulent de l’un à l’autre. Mais pourquoi parler d’emprunts, ou de deux hommes, ne peut-on faire l’hypothèse que Florio fut Shakespeare ?

Ce fou de mots, par ailleurs snob et pétri de culture aristocratique, fin connaisseur de musique, de théâtre (il organisait les divertissements à la cour de Jacques), possesseur d’une (pour l’époque) immense bibliothèque et d’ailleurs polyglotte (il parlait et lisait sept langues, et fut notamment le traducteur de Montaigne)…, en avait l’énergie et les moyens intellectuels. Il faut en effet insister sur ce point: les savoirs encyclopédiques mobilisés par l’œuvre de Shakespeare sont profonds, ils ne résultent pas d’un grappillage dans l’air du temps, mais d’une culture qui donne depuis au moins deux siècle du fil à retordre à des générations de lettrés et d’interprètes (linguistiques, théâtraux) ; cet auteur, l’un des plus étudiés de tous à travers le monde, fut donc lui-même un super-lettré, doué de connaissances et d’exigences intellectuelles et morales que le pauvre mot de génie n’explique pas. Et dont l’inspiration ne se limitait évidemment pas aux livres (pourtant nécessaires) : l’expérience dont témoigne cette œuvre suggère une vie pleine de danger, ou du moins exposée, et elle retentit aussi des souffrances de l’exil, fort étrangères au lourdaud de Stratford qui ne sortit jamais de son île.

Etonnons-nous, devant de pareilles questions, de la placidité de la critique officielle, forte de la seule doxa attachée à l’autorité de la chose jugée, et qui nous accuse de « conspirationnisme », ou de billevisées. Il faudra bien pourtant qu’on en vienne à considérer l’hypothèse-Florio; elle ne résoud certes pas tout les mystères qui entourent l’élaboration de cette œuvre, mais elle mérite mieux que le refus arrogant de nos spécialistes, ou leur froid silence. §

 

Daniel Bougnoux est philosophe, auteur de Shakespeare. Le Choix du spectre 
(Les Impressions nouvelles, 2016).

 

Tribune publiée dans le journal critique Hippocampe n° 26 (mai/juin 2016)

Lire aussi la "lecture" de Thierry Gillybœuf du livre de Mark TwainShakespeare or not Shakespeare 
(Le Castor Astral)