par Paul Ruellan

 

Aldo Manuzio. Il rinascimento di Venezia
Venise, Galerie de l’Académie, jusqu’au 19/06/2016

Catalogue édité par Marsilio Editori, 2016, 376 p., 45 €.

 

L’exposition « Lyon Renaissance – Arts et Humanisme », qui s’est tenue au musée des Beaux-Arts de Lyon à l’automne 2015, a permis de découvrir de nombreux chefs-d’œuvre de l’édition lyonnaise du XVIe siècle, notamment par la présence de livres illustrés. Lyon, carrefour européen, permettait la diffusion de l’iconographie nordique tout en recevant l’influence de l’Italie dans l’art de la typographie. « L’influence de l’Italie », c’est-à-dire de Venise, capitale de l’imprimerie, c’est-à-dire d’Aldo Manuzio, le maître du genre et figure incontournable de l’édition à la Renaissance. Au printemps 2016, une exposition remarquable se tenait à la Galerie de l’Académie à Venise : bel écho à l’événement lyonnais, celle-ci s’intitule « Aldo Manuzio – Renaissance à Venise». Le pari d’édifier une exposition autour d’une figure peu connue du grand public, et de surcroît non artiste au sens courant du terme, est réussi. On comprend pleinement le rôle central qui fut celui de l’imprimeur lettré, au tournant des XVe et XVIe siècles, dans la Sérénissime.

À la croisée des arts visuels, de l’archéologie, de la littérature et des arts politiques, Manuzio a su faire du livre un outil de pouvoir et de savoir incontournable : la séquence finale de l’exposition montre une galerie de portraits peints par Palma Vecchio, Titien, ou Lorenzo Lotto, représentant condottiere et dames de cour interrompus dans leur lecture, présentant leur livre comme un attribut de puissance sociale. Mais au-delà de la sphère politique, c’est d’une nouvelle culture qu’Aldo Manuzio est le nom.

Aldo Manuzio (1449-1515), romain d’origine, arrive à Venise en 1489 et entre immédiatement en contact avec les aristocraties marchandes de la cité: mécènes des arts visuels, celles-ci montraient également un goût prononcé pour la littérature classique. Manuzio ne cache pas son ambition de rendre disponibles des versions imprimées des grands textes latins et grecs, en langue originale. Il ouvre son imprimerie en 1494 : son premier ouvrage est une grammaire de la langue grecque. L’épicentre des études grecques était alors à Florence, dans le cercle de Marsile Ficin et des Médicis. On pouvait trouver une douzaine d’ouvrages imprimés dans l’alphabet hellénique. Grâce au tailleur de poinçons bolonais Francesco Griffo, Aldo Manuzio possède une fonte typographique grecque qui lui permet d’éditer une trentaine de livres de grec classique. Entre 1495 et 1498, il réussit l’exploit d’imprimer l’intégralité des écrits d’Aristote, soit plus de 1800 pages, ensemble nettement supérieur à la totalité des textes publiés en grec jusqu’alors. Aldo Manuzio fait appel aux plus grands philologues et humanistes de son temps pour établir les éditions de référence des textes anciens qu’il publie. L’impression de ces classiques aura une répercussion immense, notamment dans le monde des arts visuels: la parution des Œuvres de Lucien, en 1494, permit la redécouverte d’un classique que personne n’avait jamais vu, La Calomnie d’Apelle, tableau décrit par l’auteur, et dont nombre d’artistes vont tenter l’interprétation dans les années qui suivirent, la plus connue étant la version de Botticelli du Musée des Offices (Florence), malheureusement absente de l’exposition.

En 1501, Aldo Manuzio invente le livre de poche: il imprime les textes de Virgile en un petit in-octavo, soit un ensemble de feuillets pliés trois fois, dans un format proche de notre actuel A5 (21 x 15 cm). Ce format était jusque là réservé aux livres de dévotion, mais à présent chacun pouvait avoir son Virgile en voyage. Ces livres « portables » n’avaient aucune illustration, commentaires ou glose, la simplicité et l’accessibilité proposant un nouveau mode de lecture, qui n’était plus réservé aux érudits. De nombreux ouvrages de poésie idyllique latine et contemporaine eurent ainsi beaucoup de succès, comme en témoigne l’édition de Pétrarque, établie par Pietro Bembo : l’influence de l’auteur florentin au XVIe siècle est tributaire de l’édition aldine. L’imprimeur multiplia ainsi les chefs-d’œuvre de la littérature de son temps, culminant avec la première édition de la Comédie de Dante, Terze Rime en 1505 ou avec le Livre du courtisan de Baldassare Castiglione. En 1507, Manuzio reçoit Érasme à Venise pendant une année : il édite tout d’abord ses traductions latines d’Euripide, puis ses Adages, recueil de proverbes latins et grecs qui eut un grand succès. Si l’imprimeur attirait les hommes de lettres, c’était grâce à sa réputation de rigueur dans les contenus publiés, associée à une réelle créativité formelle. Fasciné par les styles calligraphiques, il chercha à reproduire l’effet du manuscrit en créant un caractère typographique plus fin et légèrement incliné: l’italique. Suivant les recherches des humanistes, il chercha à composer les proportions des pages imprimées sur le modèle du nombre d’or, organisant avec exactitude le marges et les ornements, si bien que ses ouvrages commencèrent à avoir une réputation de perfection proche de l’artisanat d’art. La qualité du papier, l’élégance du dessin des caractères et des ornements (bordures, vignettes et fleurons), les proportions savantes, la recherche iconographique et le recours aux meilleurs illustrateurs de l’époque firent de lui un véritable éditeur-artiste. Aldo Manuzio est d’ailleurs le premier imprimeur à signer ses livres, et à accompagner cette signature d’un emblème, une ancre marine enserrée par un dauphin: la fameuse « ancre aldine ».



Hypnerotomachia Poliphili, attribué à Francesco Colonna, 1499, Venise, Aldo Manuzio pour Leonardo Grassi, Windsor, The Provost and Fellows of Eton College.
 

Mais le véritable tour de force de l’exposition vénitienne est la présentation de l’ouvrage considéré comme le plus beau de l’histoire de l’édition : Hypnerotomachia Poliphili de Francesco Colonna*. Entièrement déployé dans l’une des salles, en doubles pages magnifiquement imprimées, le livre s’offre au regard du spectateur et force l’admiration. Bien qu’ayant été traduit en de nombreuses langues, le livre original conserve une force visuelle inégalée. Il faut tout d’abord noter que six alphabets composent cet ouvrage qui est un voyage initiatique et linguistique. Le latin, le grec, l’hébreu, l’arabe, le toscan s’entremêlent, accompagnés de hiéroglyphes et de nombreuses illustrations, lettrines et diverses interventions typographiques offrant autant de brèches dans le discours qui est, rappelons-le, le récit d’un songe. Le seul titre du livre a fait couler beaucoup d’encre : le néologisme du premier terme, littéralement « songe d’un affrontement érotique », est souvent pris pour le titre complet, or il s’agit bien du songe de Poliphile, en quête de sa bien-aimée Polia. Notre héros rencontrera maints obstacles sur sa route, un dragon, un puits sans fond, une horde de nymphes, avant l’union platonique avec Polia. Il se réveille, à la fin du livre, le 1er mai 1467. Le récit dévoile les multiples talents de Poliphile, qui devient tour à tour architecte, épigraphiste, historien de l’art, archéologue, naturaliste, gourmet, anatomiste. Cet anti-héros épuisé, dont les habits sont déchirés à force d’explorations périlleuses et dont les cheveux sont couverts de poussière, est néanmoins un visionnaire et un amateur au sens noble du terme. Cette plongée sensuelle païenne, teintée de nostalgie des temps anciens, aboutit à une recherche de l’art comme lumière, non comme travail (c’est d’ailleurs le credo humaniste : l’art doit cacher l’art). L’iconographie qui accompagne le texte n’est pas signée mais déploie un style linéaire proche de celui de Mantegna. Une remarquable inventivité visuelle permet de renouveler constamment la relation qu’entretiennent textes et images. La langue elle-même est autant à voir qu’à lire, l’alphabet étant souvent choisi par rapport à la composition du feuillet. La partie gravée et la partie imprimée portent en même temps sur l’œil du spectateur. « Une page est une image », écrivait Paul Valéry.

L’exposition dans son ensemble était atypique et remarquablement conçue. De multiples médiums dialoguent au service d’un propos aigu : l’influence d’un travail philologique sur toute une époque. Peintures et miniatures ne sont pas des prétextes ou des illustrations (comme souvent dans les expositions autour de figures intellectuelles ou littéraires), ce sont les vecteurs du propos. Les arts visuels, le sentiment de nature, les mathématiques, les proportions, les classiques et les modernes, l’appétit pour l’allégorie, le sens caché et l’hermétisme, la dévotion moderne et le syncrétisme, la facétie et l’esprit de sérieux: tout joue de concert, tout est poreux, à l’image de ce qu’a pu être l’humanisme. §

 

* L’incertitude qui demeure quant à l’auteur de ce texte non signé a alimenté de nombreuses polémiques à travers l’histoire. D’aucuns sont partisans d’une attribution au moine dominicain Francesco Colonna ou encore à son homonyme, le seigneur de Palestrina, car un acrostiche se dissimule dans chaque début de paragraphe de l’ouvrage : « Poliam frater Franciscus Columna peramavit » ; mais d’autres soutiennent la thèse d’une paternité de Leon Battista Alberti. D’autres encore imaginent que l’ouvrage a été écrit par Aldo Manuzio lui-même.



Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 26 (mai/juin 2016)