par Gwilherm Perthuis

 

Ugo Rondinone. Becoming Soil
Carré d’art, Nîmes, jusqu’au 18/09/2016

Catalogue édité par Hatje Cantz, 2016, 100 p., 40 €.

 

L’artiste suisse Ugo Rondinone, installé à New York, était récemment le commissaire de la rétrospective consacrée au poète américain John Giorno au Palais de Tokyo. Jusqu’au 18 septembre, au Carré d’art de Nîmes, il présente un état de son propre travail en réunissant des pièces anciennes (sculptures, installations, dessins, peintures) et des séries encore ouvertes, en cours de création, tels que les grands nuages schématiques bleu ciel qui apportent un peu de couleur à une exposition très graphique. Elle se présente comme un sondage dans l’œuvre de Rondinone, un aperçu à l’instant T, une proposition circulaire dont on ne peut déterminer un début et une fin. L’inscription du geste artistique dans une temporalité est envisagée de manière contradictoire : les titres consistent en la date complète de réalisation de l’objet écrite en lettres capitales, sans espace, sur un cartel associé à l’œuvre et la détachent d’un continuum temporel, alors que les cadrans en verre teinté, des horloges sans aiguilles qui ponctuent le parcours ouvrent notre contemplation à un espace-temps illimité où les repères s’effacent.



Ugo Rondinone, N° 559, 2008, peinture acrylique sur toile, plaque de plexiglass avec légende, 430 x 320 cm, courtesy de l’artiste et Galerie Eva Presenhuber, Zurich. 
 


L’exposition d’Ugo Rondinone, Becoming Soil (Devenir Terre), est une constellation nous ramenant constamment aux relations de l’homme à son environnement, à la beauté des phénomènes naturels et du paysage, et nous confrontant aux éléments (neige, poussière, vent…). L’artiste puise d’ailleurs de nombreuses références chez les poètes et penseurs romantiques allemands – Novalis tout particulièrement – dont il trouve des correspondances visuelles dans l’histoire de l’art qu’il réinvestit dans des formes contemporaines. Dans le catalogue, Corinne Rondeau décrit bien l’ampleur et la cohérence du projet : « Becoming Soil ressemble à l’exploration d’un voyage initiatique, à l’invention de visions qui auraient leurs forêts, leurs nuits étoilées, leurs ciels lavés de bleu, entraînées par des créatures, des vides, des courants d’air doux ou parfumés, le repos descendant avec son ombre à même la terre, comme Virgile dédaignant les richesses du monde extérieur ».

Becoming Soil est organisée selon un stricte rythme binaire, faisant alterner des salles de peintures ou de dessins, dont les forêts et les ciels étoilés de très grands formats, puis des installations constituées de créatures archaïques façonnées par les doigts de l’artiste, dont les empreintes sont laissées apparentes, les Oiseaux, les Poissons, et les Chevaux dans un geste alternativement « primitif », « primordial » puis « primal ». Les trois éléments (l’eau, la terre et l’air) sont mobilisés dans ces trois installations, avec des inversions qui prennent une dimension poétique ou nous font plonger dans une sorte de rêve ou un conte pour enfants: les poissons sont suspendus à différentes hauteurs et occupent la totalité du volume d’une salle, tandis que les oiseaux sont tous maintenus à terre. Regrettons simplement la scénographie de l’entrée en matière de l’exposition, trop brute, trop directe, qui empêche le spectateur de pénétrer immédiatement dans le vaste paysage revendiqué par les organisateurs. Le lieu demeure trop présent, le sol de la première salle perturbe la perception de l’œuvre. Au contraire, la salle des ciels étoilés est absolument remarquable, magistralement accrochée. Ces peintures noires de plus de quatre mètres de haut englobent le regard et absorbent le visiteur dans une dimension sidérale qui le dépasse. §

 

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 26 (mai/juin 2016)