par Anthony Dufraisse

 

Manuel Cervera-Marzal, Les Nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ?
Lormont, Le Bord de l’eau, 2016, 161 p., 14 €. 

 

La désobéissance civile renouvelle la démocratie, pose un essai de Manuel Cervera-Marzal, dont on peut regretter qu’il laisse de côté certaines questions d’ordre psychologique et idéologique, pourtant décisives pour une compréhension totale de ces mouvements et collectifs d’hommes et de femmes qui estiment devoir dire non.

Fin 2013, La chaîne parlementaire diffusait le documentaire d’Arthur Borgnis Desbordes intitulé « Les nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ? ». C’est ce même titre que Manuel Cervera-Marzal reprend aujourd’hui à son compte, avec l’autorisation du réalisateur, dans un essai de philosophie politique qui est une émanation de la thèse soutenue en décembre 2014 par l’auteur, en poste à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Saluons d’abord un travail éditorial qui rend de bout en bout accessible une analyse dépouillée de la trop souvent pesante armature universitaire. L’effort de l’auteur, et de l’éditeur, est plus qu’appréciable pour baliser et structurer une réflexion riche et dense sans perdre jamais le lecteur en chemin. Dans cet ouvrage à bonne distance donc de la vulgarisation et d’un travail universitaire, le politiste est aussi intellectuellement rigoureux qu’il est, et ce n’est pas sans importance pour l’orientation du propos, éthiquement engagé. Tenant d’une pensée de l’émancipation, Manuel Cervera-Marzal cherche en effet tout autant à comprendre les implications et les inspirations de la désobéissance civile, et à apprendre d’elles, qu’il vise à la défendre en tant qu’elle serait, selon lui, revitalisation de la démocratie, ou pour le dire autrement, démocratisation à l’œuvre. Sa conceptualisation fonctionne ici comme une justification, ce qui ne va pas parfois sans une certaine idéalisation. Il veut ainsi voir dans cette minorité agissante que forment les figures diverses et variées de la désobéissance civile les « nouvelles sentinelles de l’émancipation», incarnant à ce titre «une conception renouvelée de la citoyenneté ». Mais n’allons pas trop vite et reprenons depuis le début. 

Quoique la question soit formulée en termes simples, les éléments de réponse apportés par ce livre sont évidemment tout sauf binaires. Ils ouvrent à une complexité qui interroge le fait même de dire non en démocratie. Car tout l’enjeu est là : hacktivistes, faucheurs, anti-pubs, zadistes, défenseurs du droit au logement et lanceurs d’alerte revendiquent à un moment donné, dans une séquence circonstanciée, un refus, un désaccord et, par ricochet, une résistance, ce qui les met en confrontation avec un cadre juridique établi. Résistance qui, hier comme aujourd’hui, s’inscrit de fait dans une action assumée, traduisant dès lors une certaine réappropriation de l’espace social mais aussi, et souvent, territorial – le cas de la contestation du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes en est la meilleure illustration. Comme leurs devanciers, ceux que Manuel Cervera-Marzal appelle les « nouveaux acteurs de l’émancipation » joignent donc l’acte à la parole. Qui dit « nouveaux » suggère évidemment une antériorité, une historicité  que l’auteur retrace dans une généalogie plurielle (la lutte pour les droits des Noirs aux états-Unis, le combat de Gandhi…), ce qui lui permet de clarifier bien des notions – non-violence, institution, civilité, pacifisme, etc. – qui irriguent ou innervent les manifestations actuelles de la désobéissance civile. Entre autres choses, il faut avoir à l’esprit que les expressions de cette désobéissance, puisqu’elles participent d’une « reconfiguration de la conflictualité, actent l’échec des formes plus conventionnelles de la contestation politico-sociale (manifestation, syndicalisme, pétition, vote protestataire, etc.) ». Formes usées, devenues relativement inefficientes avec le temps, constate l’auteur, et ce en raison, d’abord, d’un rapport contraint intériorisé à la règle commune, c’est-à-dire l’ordre posé par la loi. 

On l’a dit en commençant, pour Manuel Cervera-Marzal poser la question en ces termes – citoyens ou hors-la-loi ? – c’est déjà en quelque sorte y répondre. Ceux qui disent non, et agissent, chacun dans son domaine d’action (l’informatique pour les cybermilitants Anonymous, les champs pour les anti-OGM, les supports publicitaires pour les anti-pubs, les immeubles laissés vacants pour les défenseurs du droit au logement…), apparaissent comme des « citoyens exemplaires ». Exemplaires en cela qu’ils prennent le risque de répondre de leurs actes devant la justice et en ceci aussi qu’ils imposent au reste de la société d’interroger ce qui fait loi, ses fondements et ses instruments, à tel ou tel moment de la vie d’une société qui se veut démocratique. On entend et on peut adhérer à l’approche de Manuel Cervera-Marzal, mais il y a tout de même plusieurs angles morts qui peuvent, dans le même temps, chiffonner le lecteur. Et d’abord le manque de réflexion sur ce qu’on pourrait appeler le déclic ou le déclencheur psychologique. Qu’est-ce qui fait qu’un individu, un jour, bascule dans la désobéissance civile et épouse une cause à travers laquelle il s’expose ? Quel ressort intime le conduit à agir de la sorte ? Comment ose-t-on passer à l’acte et suivant quel cheminement personnel ? La seule indignation ne pouvant tout expliquer, comment s’effectue la conscientisation des uns et des autres? On objectera que l’on sort là du cadre des sciences politiques pour un registre trop psychologique, donc mouvant et instable ; certes. Il n’en reste pas moins qu’il s’agit pourtant d’un facteur clé. Savoir ce qui agit tel individu plutôt que tel autre, dessiner, pour le dire vite, un paysage mental, n’est-ce pas capital pour mieux encore appréhender les tenants et les aboutissants de ces multiples mouvements dits de résistance citoyenne ? Les raisons d’agir, celles qui poussent cette personne-ci plutôt et plus tôt que cette personne-là à en finir avec l’indifférence, la procrastination, à sortir de la passivité, ne méritent-elles pas autant d’attention que la cristallisation collective ? Autre élément sur lequel on aurait aimé que l’auteur s’attarde : le rôle joué dans ces phénomènes d’une certaine idéologie d’extrême-gauche. Dans quelle mesure ceux qui disent non, qui à la production OGM, qui à l’opacité étatique, qui à un projet d’aéroport, partagent-ils un même substrat politique ou militant ? Cet aspect des choses, là aussi, ne saurait être sans incidence sur la finalité et la portée d’une mobilisation, quelle qu’elle soit. Les engagements de cette nature sont rarement neutres et l’exemple de Nuit debout, ces rassemblements qui défient l’état d’urgence sur fond de revendication de démocratie participative, n’est pas inintéressant de ce point de vue-là et pose question : dans quelle mesure la surreprésentation de certaines sensibilités ouvertement politisées influe-t-elle sur les orientations à venir d’un tel mouvement ? Bref, sans doute ces deux dimensions (les approches psychologique et idéologique) auraient-elles mérité que l’auteur s’y arrête pour donner plus encore de réalisme à ces expériences de désobéissance, et plus de relief à des acteurs qui, faisant ce qu’ils font comme ils le font, estiment mettre la démocratie face à elle-même, ici et maintenant. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 27 (mai/juin 2016)
dans le cadre d'un dossier consacré au "NON"

ACCEDER AU DOSSIER COMPLET