par Gwilherm Perthuis

Quinquennat oblige ; institutions de la Vème République, qui survalorisent l’élection présidentielle, obligent ; inconstances, faiblesses et trahisons du chef de l’état obligent. Cela fait quatre ans que la campagne pour l’élection de 2017 est ouverte. Quatre ans que des dizaines de prétendants se contentent de prétendre sans jamais démontrer, revendiquent sans trop argumenter, dénoncent en ayant très peu à proposer. Leur seul objectif, se montrer, exister médiatiquement, mais avec quelles idées ? Et sur quelle base les distinguer lors des primaires ? La couleur de la cravate ? Le degré de nervosité ? Leur position dans les sondages ?

Alors que le logiciel a fait son temps, qu’il n’est plus adapté à notre situation économique, sociale et envrionnementale, les responsables politiques continuent leur ascension vers le pouvoir tout en refusant de réfléchir à un nouvel écosystème démocratique. Ils laissent prospérer les partis extrémistes, profitent de l’accroissement des contestations violentes, et règlent les tentatives de remise en cause du système par des pratiques autoritaires. 

Malgré l’observation de la montée, puis de l’installation à un très haut niveau, de l’extrême droite, rien n’est réellement entrepris individuellement ou collectivement pour renverser la situation et pour enfin sortir du carcan qui reconduit années après années les mêmes erreurs économiques, les mêmes injustices sociales, les mêmes inégalités territoriales qui font le terreau du Front national et des ses satellites.

Dans cet imbroglio qui défait chaque jour un peu plus la pensée, la presse d’opinion ne parvient plus à tenir des positions fortes et à jouer un véritable rôle dans le débat public. Alors que la presse résiste globalement plutôt bien à l’érosion du lectorat et continue à proposer des contenus de qualité, son influence sur l’opinion ne semble plus décisive. La réflexion ne prend plus, une proportion grandissante de la population se recroqueville sur ses problèmes individuels et délaisse la construction d’un destin collectif.

L’un des rares titres à avoir vu son audience progresser de manière spectaculaire ces dernières années est le magazine Valeurs actuelles qui surfe sur une vague d’interrogation identitaire et sur des idées populistes séduisantes, faciles à comprendre, des thématiques sensationnalistes qui empêchent de faire l’effort de penser notre commun, entérinent le modèle néo-libéral pour l’économie et ultra-conservateur sur le plan des mœurs. Avec ses unes choc, à la limite de la légalité et même plusieurs fois condamné, l’hebdomadaire qui fête ses cinquante ans en 2016 a vu ses ventes augmenter de plus de 40 % depuis le lancement de sa nouvelle formule en 2013 et d’environ 14 % en kiosque pour la seule année 2015. Relativement autonome financièrement, Valeurs actuelles dépend peu de la publicité et se permet ainsi d’affirmer une ligne dure qui semble rencontrer l’exaspération montante du pays. Il est évidemment plus facile de rassembler avec des idées caricaturales et simplistes, qui ramènent tous les problèmes aux mêmes causes, plutôt qu’avec un discours nuancé qui tiendrait compte d’une certaine profondeur de champ et d’une multitude de paramètres qui ne peuvent être balayés d’un brutal revers de main.

Valeurs actuelles n’est pas sur les positions du Front national – considérées d’extrême gauche pour son programme économique! – et n’entretient d’ailleurs pas de très bons rapports avec ses leaders. Mais le magazine cherche à capter un lectorat tenté par une droite forte, à la droite de la droite de gouvernement, et voit en Laurent Wauquiez sa principale référence politique en promouvant des thèmes tels que les racines chrétiennes de l’Europe, la défense des traditions, le refus de toute immigration, l’autodéfense, l’alliance avec la Russie, le refus de l’Islam… En mai dernier, l’hebdomadaire était associé aux Rencontres de Béziers, réunion comptant près de 1000 personnes pour rassembler les « droites hors les murs », et ses journalistes animaient des tables rondes puis intervenaient aux côtés de Renaud Camus, théoricien de la thèse conspirationniste du « grand remplacement ». Nous ne résumerons pas ici les bêtises prononcées dans la ville de Robert Ménard, même les dénoncer serait leur donner encore un peu de crédit, mais nous souhaitons attirer l’attention sur l’efficacité des discours déployés qui stimulent chez les auditeurs une surenchère dépassant les espérances mêmes des organisateurs. L’embrigadement idéologique fonctionne à plein régime et les prises de parole de la salle surprennent à certains moments les orateurs qui n’en demandaient peut-être pas autant… La presse a un vrai rôle à jouer pour informer, apporter la contradiction, démêler le vrai du faux, ou démontrer que chaque situation est compliquée et ne peut être ramassée en une réponse fabriquée de toute pièce. Espérons que d’autres titres poursuivront leur combat contre l’obscurantisme et ne laisseront pas l’emporter les lecteurs de Valeurs actuelles. § G.P.

 

Editorial publié dans le journal critique Hippocampe n° 27 (été 2017)