PORTRAIT


Par Anne Maurel

  

A qui lui demande pourquoi le choix de ses initiales, P.O.L., pour la maison d’édition qu’il a fondée en 1983, Paul Otchakovsky-Laurens répond : « Je parle par la bouche des autres ». Réduction du nom ; homonymie avec le prénom, le « petit nom », affleurant malgré les points qui séparent les trois initiales. 

Minceur voulue du « je ». D’abord un balbutiement: je parle par. Puis le souffle se libère, s’amplifie : trois, puis six syllabes je parle/par la bouche des autres ; du singulier au pluriel, de près à loin, de je à ils. Placée sous les initiales menues, une figure du jeu de go signifiant l’éternité, en hommage à Georges Perec dont Paul Otchakovsky-Laurens a publié La Vie mode d’emploi, en 1978, chez Hachette. Par, en français, est ambigu, hésite entre la valeur spatiale du per latin, à travers, et la signification instrumentale d’un au moyen de ou grâce à, entre  toute-puissance – c’est ma voix seule qui résonne au travers des livres que je publie – et humilité – pour parler j’ai besoin de la bouche des autres.

« Je » est partout et nulle part. Sa minceur est paradoxalement la condition de son expansion. Point de départ et d’intersection des livres, l’éditeur serait comme une hydre à plusieurs têtes, à plusieurs bouches, qui grandit, se répand, se multiplie. Il s’amincit  et se dilate, s’étend à travers l’espace et le temps, perd ses limites. Victor Hugo n’est pas loin, et son éloge de l’imprimerie, comparant les livres à des oiseaux à travers les airs. On n’est jamais aussi vaste que lorsque l’on s’efface et que l’on fait taire sa voix pour accueillir la voix des autres. Le paradoxe n’en est plus un.

Nécessité du « je ». Paul Otchakovsky-Laurens revendique la subjectivité  de ses choix. Le métier d’éditeur ne peut se satisfaire d’études de marché conduites selon des mesures objectives. Il doit être un exercice de subjectivité mettant en œuvre le jugement et le goût d’un individu. L’engageant seul, et tout entier.

Cet éditeur ne veut pas d’intermédiaire entre un livre et lui. Il reçoit par la poste trois mille manuscrits par an, n’aime pas qu’on lui recommande quelqu’un et ne souhaite pas rencontrer un auteur avant d’avoir lu son texte. Il lit seul, dans son bureau de la rue Saint-André-des-Arts, vérifiant parfois une impression, ou la précisant, en la soumettant à l’un ou l’autre de ses collaborateurs présents, et ne « publie (que) les livres qu’(il) aimerai(t) avoir écrits. » Très peu d’ouvrages de philosophie ou de sciences humaines, principalement de la poésie et de la littérature: des livres où une expérience vécue a su trouver pour se communiquer une forme juste, par un travail sur la langue, les rythmes, et la pensée. De préférence, la littérature française, parce qu’il lit cette langue mieux que les autres. Il n’y a pas de comité de lecture chez P.O.L. par refus des compromissions que cela impliquerait nécessairement : je me range à ton avis, et, pour le choix suivant, tu te rangeras au mien. Ici, au contraire, un seul décide. « Je » est, doit être, partout. Non pas la personne sociale désignée par son patronyme, mais un « je » intime (celui auquel le prénom réfère) touché au plus profond de lui, ému, parfois désorienté, voire agacé, mais changé par le livre qu’il lit  où il découvre, amplifié par l’art de l’écrivain, un écho au magma confus de pensées et de sentiments qui l’agitent.

C’est peut-être cela « parle(r) par la bouche des autres » : placer devant sa  bouche un masque,  la personne d’un autre, l’auteur, doté d’une faculté inhabituelle, exceptionnelle,  d’attention au monde, et qui, comme le masque dans le théâtre grec et latin,  fait sonner la voix plus haut, plus fort, plus clair. Persona est le nom du masque au travers duquel la voix se fait mieux entendre et c’est aussi l’étymologie de notre mot personne

La subjectivité essentielle au travail de l’éditeur ne le conduit évidemment pas à céder à son caprice. Elle ne va pas sans l’exercice d’une compétence acquise de longue date, d’un savoir-lire. éditer est un métier qui a supposé un apprentissage précis. Paul Otchakovsky-Laurens a éduqué son oreille. Quand il pratique ce qu’il appelle le feuilletage d’un livre reçu c’est pour y entendre une langue en même temps qu’il y lit une histoire. Enfant élevé par une mère adoptive qui écoutait et jouait de la musique, lisait beaucoup de livres, il aimait le romanesque, Hector Malot par exemple. Il prenait aussi un plaisir singulier à écouter à la radio un livre lu par son auteur. Il se souvient en particulier de la façon de lire de Maurice Genevoix parce qu’on y entendait « la langue en même temps que l’histoire. » Plus tard, des études de droit lui ont appris l’attention à la lettre des textes, à leur consistance, et à leur cohérence1.

La conviction de Paul Otchakovsky-Laurens (où je vois un héritage du romantisme européen) qu’une littérature nécessaire se reconnaît au fait qu’elle donne forme à des expériences vécues confusément et qu’elle touche à leur vérité par la justesse de sa langue, a deux ordres de conséquences sur ses choix d’éditeur.


Paul Otchakovsky-Laurens © Daniel Mordzinski/P.O.L

 

C’est d’abord la préférence accordée aux formes nouvelles plutôt qu’aux genres traditionnels. Le genre sert, et a toujours servi, d’intermédiaire entre un livre et un public dont on connaît ou prétend connaître les attentes, dont on sait, par exemple, qu’il lit davantage de romans que de poésie. La forme est une catégorie plus intime : ce dont a besoin une expérience singulière pour se communiquer avec le plus de sincérité et de justesse possibles. « à chaque livre sa forme » : c’était déjà le vœu de Balzac. La forme se cherche, s’expérimente à chaque nouveau livre au lieu, comme le genre, d’être donnée d’avance. D’où la relation de cet éditeur avec ses auteurs. S’il juge un livre intéressant, il se refuse à donner des conseils trop précis à l’écrivain qui, mieux que quiconque, sait ce qu’il cherche, et se corriger jusqu’à y atteindre, ou, au moins, s’en approcher. D’où, aussi, un certain éclectisme, défendu dès ses débuts. Les livres qu’il édite, ceux d’Hubert Lucot par exemple, sont souvent impossibles à ranger dans les catégories habituelles du « récit », du « roman » ou des « poèmes ». La poésie doit être partout. C’est plus qu’un genre. Une certaine exigence de justesse formelle, inséparable de la vérité. On la trouve aussi dans un récit, un roman, un essai, un journal intime.

C’est ensuite, la décision de publier, exclusivement ou presque, la « littérature récente » selon l’expression choisie par Olivier Cadiot qui en fait l’histoire2. Une littérature récente est le contraire d’une littérature académique répétant, parfois avec habileté mais sans risque, et surtout sans nécessité, des structures et des motifs déjà présents chez les auteurs des époques antérieures. L’adjectif s’entend comme synonyme de  nouvelle, jeune, fraîche, qui n’est pas fatiguée, comme l’a été à son époque la littérature qui a traversé le temps jusqu’à nous, qu’on appelle aujourd’hui classique. Si Balzac est un de nos grands romanciers c’est à cause de l’adéquation de son écriture romanesque à l’histoire et à la forme de la société de son temps. En revanche, écrire aujourd’hui encore un roman d’inspiration balzacienne se justifie moins, sauf peut-être pour montrer la virtuosité (un peu vaine) dont on est capable. La nouveauté, l’étendue et la diversité importent davantage: celles de la langue, de la voix, de l’expérience qui se donnent à entendre au travers des pages du livre, avec un tempo, des inventions, des ambitions propres au présent. 

Il faut, pour reconnaître une telle écriture au présent, de la curiosité. Une oreille exercée, un esprit exigeant, attentif et ouvert à ce qui s’offre, vient (on dit aussi se présente) plutôt que crispé sur des attentes préalables. La variété est  ici  de mise.  Il n’y a pas une « école » P.O.L. comme il y eut aux éditions de Minuit une « école du nouveau roman. » Plutôt une éthique commune. Des valeurs de sincérité et de vérité formelle partagées par des écrivains qui ne se racontent pas d’histoires, savent s’ils sont ou non dans la note juste du fait de leur exigence et de leur rapport à la langue leur interdisant la facilité et le mensonge.  Quelques grandes figures, Georges Perec, Marguerite Duras, Emmanuel Hocquard ont pu attirer vers P.O.L. des écrivains plus jeunes, mais c’est toujours sans suivisme. Le souhait de Paul Otchakovsky-Laurens est que ses auteurs entre eux se lisent et s’estiment. Qu’ils forment non pas tant une bande d’amis qu’une communauté de personnes travaillant ensemble. Engagées dans la recherche d’une modernité littéraire, moins attirées par les sirènes du succès immédiat que soucieuses de donner à l’écriture au présent les mêmes chances d’entrer dans l’éternité aux côtés des chefs-d’œuvre du passé en raison de la solidité et de la nécessité de leur forme. 

Comme il n’est pas de jugement qui soit infaillible, libre à chacun de contester tel ou tel choix, de regretter l’absence de tel ou tel au catalogue des auteurs P.O.L. Le premier à le faire est Paul Otchakovsky-Laurens lui-même qui a souvent dit n’avoir pas immédiatement reconnu la nouveauté et la valeur de l’écriture de Jean Echenoz, et le regretter. Mais cela ne doit en rien nous empêcher d’admirer la cohérence et la grandeur des principes qui font de cette maison d’édition un des principaux lieux où vit aujourd’hui et où se développe dans la durée la littérature4.

Aujourd’hui on la dit trop souvent près de mourir, concurrencée par d’autres arts plus neufs, le cinéma par exemple. Mais la confiance active que le fondateur des éditions P.O.L. place dans la littérature récente l’a conduit à parier sur une collaboration des arts les uns avec les autres davantage que sur leur mortelle concurrence. Il publie donc aussi, depuis sa fondation en 1991 par Serge Daney, une revue trimestrielle de cinéma Trafic dans laquelle écrivent des cinéastes, des critiques, des philosophes, des historiens de l’art et des écrivains. Ce qui importe, ici aussi, c’est l’écriture. « Revoir les films à travers l’écriture » telle était la justification donnée par Serge Daney à la création d’une revue.

Une condition pour la défense de la littérature récente est l’indépendance que Paul Otchakovsky-Laurens a su gagner et conserver. D’abord directeur de collections, « Textes » aux éditions Flammarion à partir de 1973, puis « POL » chez Hachette, de 1977 à 1983, il a fondé en 1984 sa maison d’édition, avec la maquette qu’on lui connaît ; elle a aujourd’hui un statut de société anonyme, détenue à 89 % par le groupe Gallimard ; il est toujours seul à décider des auteurs et des textes à publier. §

 

  

1. Paul Otchakovsky-Laurens est revenu sur sa trajectoire dans une série de cinq entretiens avec Sandrine Treiner diffusés sur France-Culture dans l’émission à voix nue en février 2014.
2. Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, tome 1, P.O.L. 2016.
3. Non pas qu’il soit à dédaigner – Emmanuel Carrère, Marie Darrieussecq, et Martin Winckler sont tous trois des auteurs P.O.L. – mais parce qu’il ne doit pas être préféré à l’exigence de justesse.
4. Un autre principe de P.O.L. étant de publier tous les livres d’un même auteur  pour suivre son travail dans la durée. La fidélité réciproque qui lie éditeur et auteurs est presque parfaite. On ne connaît que peu de cas de séparation.

 

 

Portrait publié dans le cadre du dossier consacré à l'édition indépendante,
dans le n° 27 du journal critique Hippocampe