EXPOSITION

par Gwilherm Perthuis

 

Kandinsky, Marc et le Blaue Reiter
Fondation Beyeler, Riehen/Bâle, jusqu’au  22/01/2017
Catalogue édité par la Fondation Beyeler, 187 p., 60 €.


 
Wassily Kandinsky et Franz Marc, Almanach du Blaue Reiter, Munich, 1912,
première édition, Ahlers collection.

A travers un parcours de plus de 90 œuvres, provenant d’importantes institutions internationales et de quelques discrètes collections particulières, la Fondation Beyeler fait le point sur un chapitre essentiel de l’histoire des avant-gardes picturales antérieur à la Première Guerre mondiale : « Der Blaue Reiter » (Le Cavalier bleu). Au départ, ce titre est celui d’un livre, un almanach, publié par Vassily Kandinsky et Franz Marc en 1912 à Berlin (un an après leur rencontre) ; Der Blaue Reiter qualifiera plus tard le groupe d’artistes qui se sont rencontrés à Munich en 1908 et 1909 et qui travaillèrent ensemble au contact des paysages de Murnau dans le Sud de l’Allemagne, aux abords des Alpes, avec comme ambition d’affranchir la couleur de toute contrainte de représentation et de libérer les moyens plastiques de l’asservissement à l’illusion. 


Franz Marc, Les Grands chevaux bleus  1911, collection Walker Art Center.


Déployé au centre de l’exposition, dans une salle spécifiquement dédiée, l’almanach peut être considéré comme une sorte de manifeste explicitant les motivations intellectuelles et les recherches esthétiques de ces artistes réunis finalement très peu de temps autour de cette figure du « cavalier bleu » – deux éditions de l’almanach et deux expositions – au regard de sa postérité et de son rôle déterminant sur le courant expressionniste. L’almanach est présenté intégralement dans l’exposition grâce à un outil numérique : le spectateur peut ainsi s’imprégner des qualités de la maquette et saisir le principe du rapprochement des images: le livre est un montage de matériaux hétéroclites savamment agencés. Kandinsky et Marc avaient projeté d’éditer cet annuaire à un rythme annuel, mais la guerre les a interrompu dans leur entreprise visant principalement à abolir les frontières entre les genres ou entre les disciplines, à détruire les hiérarchies entre courants artistiques, à mêler art savant et populaire, puis à présenter en parallèle des objets provenant de n’importe quel territoire et de n’importe quelle époque. Il rassemblèrent des contributions d’historiens de l’art, de compositeurs, ou de poètes et plaçaient en vis à vis une reproduction d’un Autoportrait de Schönberg – avec qui Kandinsky a entrepris dès 1911 – et la Basse-cour du Douanier Rousseau – tableau acquis par Kandinsky – réunis autour de notion implicite de « son intérieur ». « L’œuvre dans son ensemble, ce qu’on appelle l’art, ne connaît ni frontières, ni peuples, mais l’humanité » pour les acteurs de ce projet qui devait au départ être intitulé « Die Kette », « la chaîne ». Des sculptures de Bali ou de Bornéo font écho à des gravures sur bois, les chevaux de Marc dialoguent avec ceux, furieux, de Baldung Grien (1480-1545)… Cette section historique et documentaire est absolument réussie tant visuellement que d’un point de vue didactique. Elle permet de toucher concrètement aux préoccupation du Blaue Reiter. Ce qui fait défaut dans le reste de l’exposition, pourtant, une nouvelle fois remarquablement accrochée, car les repères contextuels s’effacent parfois au profit d’un esthétisme excessif qui sépare les œuvres de la vie des objets et des relations humaines, les sacralise, alors qu’elle sont essentielles dans l’élaboration d’une pensée nouvelle sur les arts. Par ailleurs, l’exposition évoque abondamment le rôle des Kandinsky et de Marc – minore ainsi la place de d’autres artistes – montre l’évolution de leur pratique dans la tranche chronologique concentrée de 1908 à 1913, fait la part belle à la nature vierge, non pervertie, à l’animal fougueux et libre chez Marc, avec des chevaux majestueux, aux formes simplifiées et aux couleurs tranchées, pures; puis montre à travers une sélection de tableaux exceptionnels les trois catégories de toiles de Kandinsky, les compositions, les impressions et les improvisations, qui le conduisent progressivement vers l’abstraction. Les peintures de Gabriele Münter, de Marianne von Werefkin ou d’Alexej von Jawlensky sont donc cantonnées aux toutes premières salles, des compositions pourtant très inventives, ou la couleur s’émancipe, qui témoignent de recherches regardant du côté de Van Gogh, puisant chez Munch, mais aussi du côté des fauves français, tout en faisant émerger un sentiment intime du paysage singulier. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 28 (octobre/novembre 2016)

 

 

 

 
 Alexei von Jawlensky, Murnau - Paysage, nuage orange, vers 1909, collection privée.