par Claude Chambard

 

CRITIQUE / LITTERATURE

Yoko Tawada, Histoire de Knut
Traduit de l’allemand par Bernard Banoun,
Verdier, collection « Der Doppelgänger », 2016, 288 p., 20€.

 

Voici un livre de troisième main, de troisième langue plus exactement. Originellement écrit en japonais par l’auteure – ainsi qu’il est écrit dans la version française –, Yoko Tawada l’a traduit elle-même en allemand – elle vit depuis plusieurs années à Berlin près Hambourg – et enfin Bernard Banoun, fidèle entre les fidèles à cette œuvre exigeante construite depuis un quart de siècle, l’a traduit pour notre plus grande édification et notre meilleur plaisir.

Le titre allemand est Etüden im Schnee, littéralement Étude dans la neige. En Grande-Bretagne Memories of a Polar Bear, Mémoires d’un ours. Nous voici donc ici en prise directe avec Knut l’ourson du zoo de Berlin. Knut qui devint rapidement l’objet d’une véritable « Klutmania », avec jouets, émissions de télévision, dvd et livres. Élevé par ses gardiens, il meurt à cinq ans d’une infection cervicale causée par un virus en 2011. 

La grand-mère travaille dans un cirque, écrit son autobiographie et en même temps explique son apprentissage de l’écriture, de la langue : « Écrire était une acrobatie plus périlleuse que danser sur un ballon. […] Écrire me coûtait autant d’énergie que chasser. » Prise dans les rais d’un éditeur pédant et voyou (Lephoque) qui la paye en plaques de chocolat, et qui a intitulé le texte ursin Tempête d’applaudissements dans les larmes – un comble quand on sait que les ours ne pleurent pas –, elle va de colloques en conférences internationales et tente de  faire passer quelques avis comme : « La bicyclette est sans doute la plus grandiose invention de l’histoire de notre civilisation », et sur la bicyclette elle en connaît un rayon Mama-Léa, et sur l’écologie aussi. Le monde, elle commence à comprendre comment ça marche, avec une jolie candeur parfois – c’est un des avantages de l’ours sur l’humain (l’auteur), il peut être candide sans prêter à sourire, il peut ne pas avoir à lire entre les lignes, la narration viendra à son secours, si l’écrivain le veut bien. Ainsi de cette scène où l’Association pour la promotion de la communication internationale lui propose – l’écrivain qu’elle est devenue gène aux entournures : « Ne voudriez-vous pas participer au projet de planter des oranges en Sibérie ? Il est très important pour nous qu’une célébrité telle que vous soit de la partie. Cela nous permettrait d’attirer l’attention de l’opinion publique sur notre projet ». Elle hésite à peine, prête à rejoindre ce beau projet, et il faudra son marchand de papier et de crayons pour lui faire comprendre ce qui l’attend. Exfiltrée de Russie par des écrivains pour Berlin, elle y est prisonnière d’un autre système qui la veut clouée à sa table de travail. Elle s’exile au Canada où, pense-t-elle, au moins elle n’aura pas besoin de se tenir devant un frigo ouvert pour être à la bonne température. Elle y rencontre un ours avec qui elle aura Tosca, sa merveilleuse fille, une artiste à coup sûr avec un nom pareil. 

Et Tosca se marie, vient vivre en Allemagne où elle joue dans un théâtre pour enfants, avant d’entrer dans un cirque où elle exécute, avec Barbara sa dompteuse, « le baiser de la mort ». Dès lors, le destin de l’ourse et celui de la femme vont tellement se mélanger que Barbara qui croit écrire l’histoire de Tosca écrit aussi, surtout, la sienne. Cette histoire entre la femme et l’ourse est une réunification, une façon de faire tomber le mur, de réunir les deux côtés d’une médaille déjà usée, contrefaite peut-être. 

 

« Quand Barbara se plaçait devant moi, son corps était sous haute tension, seule sa langue était molle et décontractée quand elle me la tendait avec abandon. Je voyais son âme papilloter tout au fond de son sombre gosier. Depuis le premier baiser, son âme humaine s’était écoulée morceau par morceau dans mon corps d’ourse. Une âme humaine n’était pas aussi romantique que je l’avais imaginée. Elle était faite principalement de langues, pas seulement de langues ordinaires, intelligibles, mais de nombreux bouts de langues brisés, d’ombres de langues et des images qui ne pouvaient pas devenir mots. La raison n’en était certainement pas la réunification, et pourtant je sentais un rapport inexplicable entre cet événement politique et la fait que Markus ait été tué par un ours kodiak sous les yeux de Barbara. Après sa mort, Barbara et moi avons continué à donner notre scène du baiser. Dans la première phase, elle ouvrait grand la bouche et tirait bien la langue en avant. Puis vint le moment où il lui suffit d’entrouvrir les lèvres. Je voyais à travers la fente très fine la lueur blanche dans l’obscurité de sa cavité buccale. Je devais m’empresser de prendre sur sa langue le morceau sucré, sinon  il fondait. Barbara aussi semblait savourer chaque jour ce goût sucré. Quand le dentiste lui mit une rutilante dent en or, ma langue fut intimidée par son éclat arrogant. Mais, plutôt que de devenir des obstacles, ce genre de petits incidents répandait en moi un sentiment agréable. »

 

Ce livre, dans lequel la place des femmes est prépondérante, on l’aura compris, n’est pas une fable animalière, enfin pas seulement. L’humanité et les ours ont bien des points communs et bien des désaccords. La vie des ours ici n’est pas plus simple ni plus idyllique que celle des humains. Ainsi de Knut, abandonné, qui se retrouve élevé au rang de symbole de la protection de l’environnement, produit de marketing, objet de vénération et de rejet. Ainsi de sa grand-mère trop intelligente pour s’aimer suffisamment, ainsi de Tosca trop belle, trop dépendante peut-être de ce que l’on voudrait qu’elle devienne et qui rejette ses petits, leur fait peur même. Ainsi des neuf ours du cirque qui créent un syndicat, ainsi de l’apprentissage de Barbara au métier de dompteur qui commence par le travail avec un âne, ainsi des dresseurs de Knut en proie aux indécisions de la vie de tous les jours. Ainsi de la maladie de la mort. 

Yoko Tawada voit grand et elle nous entraîne dans des circonvolutions drolatiques et profondes. Ne serait-ce qu’à propos des migrants dont les ursidés semblent si loin, eux que ne semble pas traverser l’idée d’appartenance à un lieu : « Chez eux, il est fréquent de tomber enceinte au Groenland, d’accoucher au Canada et d’élever ses enfants en Union soviétique. Ils n’ont ni nationalité ni passeport, franchissent les frontières sans demander la moindre autorisation et ne sont donc jamais vraiment en exil ». Yoko Tawada est née au Japon, elle aurait du s’installer à Moscou et finalement vit à Berlin, après Hambourg, elle navigue entre des pays, des langues, des mémoires, elle ne semble pas pour autant se perdre dans la traduction, elle écrit dans deux langues, des livres toujours surprenants et qui poursuivent longtemps en nous un vrai travail de vie. Qui est, qui dit « Je », nous demande t-elle plusieurs fois? Oui, qui est ce Je, avec lequel nous devons vivre, qui parfois écrit, parfois lit… Un drôle de drame, une fable triste et joyeuse, dans laquelle la question de la liberté, du choix, de l’identité sont essentiels. «C’était une curieuse sensation que d’écrire son autobiographie. Jusque-là je m’étais servie du langage avant tout pour transporter mon opinion vers l’extérieur. Désormais, le langage restait auprès de moi et touchait des endroits endormis en moi», écrit la grand-mère et l’on pourrait bien croire que c’est Yoko Tawada qui parle, tant ses rapports, aux pays, aux langues et aux hommes, sont riches et complexes grâce au rude travail de l’écriture. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 28 (octobre/novembre 2016)
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Yoko Tawada a remporté le prestigieux Kleist-Preis pour Histoire de Knut.