par Côme Martin


CRITIQUE / BANDE DESSINEE

Jochen Gerner et Emmanuel Rabu
RG, renseignements généraux Paris
L’Association, 2016, 176 p., 23 €

 

L’œuvre d’Hergé, en particulier Les aventures de Tintin, fait partie des rares bandes dessinées à avoir planté leurs racines dans l’imaginaire collectif. Tout le monde connaît Tintin et ses acolytes, ce qui en fait un excellent candidat à la déconstruction et à la réappropriation, comme si le mythe hergéen était désormais un boîte à outils, ou un empilement de signes que l’on pourrait assembler de toutes les manières possibles; ce dont ne se sont pas privés, entre autres, les OuBaPiens, dont Jochen Gerner lui-même, depuis près de 25 ans.

De même, les ouvrages analytiques sur Tintin et son univers sont légion, et rarissimes sont les aspects de l’œuvre à ne pas déjà avoir été décortiqués, parfois plusieurs fois. Dès lors, publier un nouveau volume de cette bibliothèque ne peut se faire sans réflexion. Pour se démarquer, RG fait le choix d’une attention fine aux détails, en s’approchant suffisamment près des 22 albums de la série dite « classique » (excluant Tintin chez les Soviets, première aventure légèrement hors du canon, et Tintin et l’Alph-Art, album inachevé), jusqu’à ne plus en distinguer que les traits et les aplats de couleur. L’analyse se fait ici au microscope et par fragments, tant il est impossible, à travers une si petite lorgnette, de distinguer avec netteté une vision d’ensemble.


La clef de lecture de RG ne vient donc pas de son premier sous-titre, « Renseignements Généraux » : au contraire, les renseignements sont ici particuliers, comme l’indique le second sous-titre, « Lecture chromatique des aventures de Tintin ». Il faudra pourtant attendre la page 146 de l’ouvrage pour découvrir des pages en couleur, dans le chapitre intitulé « Supercolor ». Avant celui-ci, une première exploration (« Mégacycle ») recense la couleur dans les dialogues des albums : une sorte de prologue au propos de l’ouvrage, où les pages sont en gaufrier et où l’on ne distingue rien des cases survolées par Gerner; seuls quelques points en Ben Day ou quelques trames en rayures nous rappellent qu’à part Tintin chez les Soviets, tous les autres albums ont, à un moment ou un autre, été publiés en couleur*.

L’on se plonge ensuite dans « Gyroscope », collection d’essais d’Emmanuel Rabu sur les albums de la série. Bien que l’on passe de l’image au texte, ce sont toujours des fragments qui sont proposés au lecteur : courts paragraphes, notes de bas de page proliférantes, étude du mythe à travers des détails semblant attrapés au hasard mais finissant par se répondre, comme à travers une grille de lecture resserrée. Pour le lecteur qui, comme moi, n’a pas relu les albums d’Hergé depuis sa jeunesse, s’opère ici une sorte de voyage onirique alors que les détails évoqués par Rabu reviennent à la surface, comme autant de cases mémorables (dont Pierre Sterckx faisait les éloges dans les Cahiers de la bande dessinée). Voici les vingt-deux albums envisagés comme un parcours logique, qui enserrent quarante-cinq ans de publications dans une trajectoire semblant réfléchie d’avance, et non un récit lui-même fragmentaire (en vingt-deux morceaux) reconstruit après coup. À force de s’enfoncer plus profond dans les analyses fines, Rabu en oublie la « lecture chromatique » à partir du Sceptre d’Ottokar; ces considérations reviennent pour parler d’Objectif Lune (nouveau départ, conquête de territoires vierges) pour ne servir, au final, que de prétexte à parler d’autre chose, tout comme Tintin finit par s’effacer, au fil de ses aventures, derrière les personnages secondaires puis l’intrigue tout entière.


Une fois digérée cette série d’essais vertigineux, on peut poursuivre avec « Ectoplasme », découpage sombre de diverses émanations hantant les pages de Tintin : « eau de rivière », « étoffe imprimée », « bois de charpente » ou « pétales de rose » sont soigneusement découpés et catalogués, un herbier comme Gerner a pour habitude de constituer (voir certaines pages de Contre la bande dessinée ou l’intégralité du Saint Patron). Prélèvements partiels et partiaux, les ectoplasmes révèlent ici l’obsession qui les habite, bien qu’il soit impossible de savoir s’il s’agit de celle d’Hergé ou de Gerner lui-même.

Après la série « Supercolor », qui prélève des taches de couleur de chaque album selon un dégradé chromatique précis (« Bleu de nuit » pour Le Lotus bleu, « Amanite phalloïde » pour L’Étoile mystérieuse, et ainsi de suite), RG, telles Les Aventures de Tintin, se conclut comme il a commencé, par un « Cyclotron » accélérant l’interprétation abstraite des dessins d’Hergé : d’abord douze motifs vaguement identifiables, laissant certains albums de côté, puis vingt-cinq taches prélevées de l’ensemble des albums (y compris Un jour d’hiver dans un aéroport, jamais paru) ; et, enfin, deux séries de points qui représentent la position de Tintin et Milou sur les couvertures des albums canoniques, et celle des autres protagonistes. Ultime pied de nez envers les ayants droits d’Hergé, célèbres pour leur refus de toute reproduction des personnages d’Hergé, RG, déjà par son titre la réduction d’un pseudonyme à sa plus simple expression, s’achève par une simplification à l’extrême qui n’empêche personne de saisir son sujet.

Quel est, au final, le sujet de ce singulier ouvrage ? Peut-être une simple visite hallucinée à travers un mythe qu’on croyait connaître mais qui, de près, s’avère receler encore des ombres insoupçonnées : elles esquissent des abîmes qui s’exploreront par aplats. §



*De nombreux albums de la série ont en effet été publiés plusieurs fois, parfois avec des différences en termes de pagination, de mise en page et de colorisation substantielles.

 

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 28 (octobre/novembre 2016)