par Alexandre Mare


CRITIQUE / ETHNOLOGIE

 

Keith Basso
L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert
Traduit de l’anglais par Jean-François Caro ; préface de Carlo Severi,
Bruxelles, Zones sensibles, 190 p., 20 €.

 

Keith Basso (1940-2013) était sans doute un drôle d’homme. Tout à fait sérieux a priori. Cow-boy, Basso partait souvent pour de longs trecks goûter à l’immensité des paysages de l’Arizona ou pour suivre le bétail de ses amis indiens. Entre temps – à moins que ce ne soit le contraire – Keith Basso était professeur à l’Université du Nouveau-Mexique et sans conteste l’un des anthropologues les plus avisés qui soient dont la majeure partie de son travail, et de son œuvre, fut consacrée à l’étude des Apaches occidentaux – les indiens Apaches qui vivent en Arizona entre le fleuve Colorado et la Gila river – se concentrant principalement sur la communauté de Cibacue située dans la réserve indienne de Fort Apache.

Dans son œuvre, plusieurs fois primée, notamment par le Victor Turner Prize en 1997, on trouvera des études (sérieuses, donc) sur les plaisanteries apaches, les radicaux verbaux de classification, les croyances liées aux sorcelleries, et d’autres encore, reparties en une dizaine d’ouvrages. Tout autant linguiste qu’ethnologue (il n’est jamais vain de rappeler que souvent linguistique et ethnographie vont de pair, comme l’a démontré dès 1931 Marcel Griaule – et ce qui a souvent échappé, comme l’indique d’ailleurs Basso, à beaucoup de ses collègues….) il suggère que les deux disciplines font partie intégrante d’une même entreprise vouée à façonner des interprétations morales de mondes culturellement constitués et « à tenter d’obtenir un aperçu de la vie qui prend place en leurs seins ». « Il nous faut conjointement, écrit-il, étudier le langage et la culture. La connaissance de l’un ne peut qu’améliorer celle de l’autre. » Dès lors, dans L’eau se mêle à la boue dans un bassin à ciel ouvert premier livre de Basso traduit en français, initialement publié en 1996 (Wisdom Sits in Places), notre vacher-ethnographe y raconte son expérience de cartographe… Une manière de mêler langage et culture en se demandant de quoi les lieux sont-il le nom ou bien encore, que font les peuples des lieux qu’ils habitent ?

Le livre, sous-titré Paysage et langage chez les Apaches occidentaux, mêle récits à la première personne – à la manière d’un Nature Writing, si lié aux grands espaces nord-américain – études et enquêtes ethnographiques, comptes rendus d’excusions, de conversations, de soirées au coin du feu ou dans un bar. C’est le président de la tribu apache de White Mountain, qui suggère à Basso le sujet du livre. « Pourquoi ne feriez-vous pas des cartes de la région ? Mais ne faites pas de cartes d’hommes blancs, il y en a beaucoup. Réalisez plutôt des cartes apaches, qui indiquent des lieux et des noms apaches. » En somme ce que va faire Basso c’est écrire une histoire du territoire, inscrire une géographie et une toponymie qui jusqu’alors ne se transmettait que par la parole. Au bout de plusieurs mois d’enquêtes, à cheval et à pied, la carte du territoire de Cibecue se remplit de 296 noms. 296 lieux qui s’écrivent sur une carte comme s’écrirait quelques calligrammes sur une feuille blanche : « Eau s’écoule au dessous d’un peuplier », « Groupe compact de rochers blancs en hauteur », « Sentier s’étend vers un bosquet d’arbres grêles » ou encore « Sauterelles amoncelées tout du long ». De ces noms que peut-on déduire ? Keith Basso montre d’abord, qu’un nom de lieu apache implique une direction du regard. C’est ce que l’on voit d’un point de vue. Une image transmise par le verbe et qui implicite le regard de celui qui à découvert l’endroit et qui le premier en fait la description. Le lieu nommé renvoie donc tout autant à sa description – ce à quoi il ressemble – qu’au regard – au point de vue – de son découvreur. Le lieu indique donc une direction du regard qui, le plus souvent, est celui de l’ancêtre. Ainsi, le lieu est tout autant un lieu de mémoire que de transmission. Par le lieu se transmet un épisode, une légende, une histoire qui inscrit le lieu dans une dimension généalogique. Une histoire qui s’inscrit directement dans un paysage et dont l’évocation même suffit à faire perdurer l’histoire de la communauté. Le paysage se fait ainsi gardien de la mémoire.

Dans une de ces enquêtes, un Apache raconte à Basso comment un membre de la communauté décrivait le lieu et l’événement qui lui fut associé et de fait l’inscrivait dans la mémoire collective. « A présent ils pouvaient en parler et s’en souvenir clairement et facilement. à présent ils possédaient une image qu’ils pouvaient garder en mémoire. Tu peux le vérifier. Il ressemble à son nom. » Cette interaction directe entre le nom et le lieu Basso la résume simplement : « Pour les Apaches occidentaux, les conteurs sont des chasseurs – et leurs récits sont autant de flèches qu’ils décrochent. » Chaque flèche tirée renvoyant ainsi à un épisode et à un lieu. Ces études sur la géographie et la toponymie de Cibacue permet à Basso de dévoiler une part essentielle de la culture Apache, de son système de fonctionnement, de son économie et en tire tout autant des réflexions plus globales. En somme l’on aura compris que ce livre est avant tout un livre militant. Pour la sauvegarde d’une culture évidemment, mais surtout – et cela est inextricablement lié – à la sauvegarde non pas seulement d’un territoire mais d’une géographie. Bref, d’une culture et une histoire qui s’inscrivent – et s’écrivent – dans un paysage.

On aurait aimé avoir lu Basso bien avant (il commence à publier régulièrement en 1969), dans la mythique collection Terre humaine fondée par Jean Malaurie, qui fit découvrir au grand public les textes de Lévi-Strauss, Soustelle ou Condaminas, mais il a fallu attendre l’excellent travail éditorial (et graphique) des éditions Zones sensibles et l’éclairante préface de Carlo Severini, professeur au Collège de France, pour ce faire. L’on espère que d’autres titres viendront bientôt nous confirmer de l’importance de ce travail, de cette écriture qui mêle tout autant ethnographie, linguistique, récit que poésie. Et qui, sans conteste, devrait pouvoir alimenter le débat contemporain sur la gestion du territoire, de l’urbanisme et de la sauvegarde non seulement des minorités mais aussi des enjeux territoriaux liés à l’histoire des lieux – il n’y a pas de Locus solus. §

 

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 28 (octobre/novembre 2016)