par Barnabé Sauvage

 

CRITIQUE CINEMA


Patterson
de Jim Jarmusch
Sortie en salle française : 21/12/2016


 

Monday. La Sélection officielle de Cannes 2016 égraine les films comme Paterson égraine les jours : avec un air de déjà-vu et de répétition, puisque Jim Jarmusch présentera à nouveau, le jeudi suivant, une Séance de minuit consacrée à son ami Iggy Pop, Gimme Danger. Cependant, rien n’apparie Paterson aux autres sélectionnés d’une année proprement « cannibale », selon les mots de Thierry Frémaux lors de la séance de presse.

Une véritable oasis de poésie dans un désert abrupt de violences et de drames, voilà ce que représente Paterson à plus d’un titre. Sous ce nom en forme d’oxymore se tresse en effet une triple identité poétique : d’abord Paterson, jeune chauffeur de bus rêveur et prolixe écrivain à ses heures perdues, porté à l’écran par l’interprétation toute en retenue d’Adam Driver. Mais aussi Paterson, New Jersey, ville moyenne et sans histoire des Etats-Unis, animée paisiblement par des drames minuscules et des coïncidences à peine fantastiques, comme ces étranges jumeaux que le personnage principal croise systématiquement en rentrant du travail. Paterson enfin, du nom du gigantesque poème épique de William Carlos Williams, auteur américain local dont les vers se mêlent à ceux du héros pour décrire le charme précis des beautés du quotidien. Car il s’agit bien là du propos du film, toujours avec légèreté et sans jamais faire sentir une quelconque forme d’enfermement : décrire avec minutie la structure même de la banalité, les petits rituels d’une vie réglée, la scansion passionnée des gestes dont l’itération constitue aux yeux de Jarmusch la réelle substance.

On trouvera sans doute de quoi s’accrocher à quelques ficelles narratives ou bien aux personnages, toujours attachants, comme la fantasque compagne de Paterson Laura (Goldshifteh Farahani) et ses multiples projets bariolés qui remettent quotidiennement en jeu le grand mouvement de balancier de l’ordinaire ; ou bien encore le barman jovial qui sert chaque soir à ses clients une sempiternelle chope de bière en leur faisant le récit des non-événements de la journée. Mais Paterson n’est pas véritablement un héros, et Paterson n’est le théâtre d’aucune véritable actualité. Paterson, le film, non plus, n’est pas un drame, mais il est un film tout entier tourné vers le long poème de Williams – et comme lui obsédé par l’idée de faire passer dans l’écriture les « choses mêmes » dans leur existence la plus plate et sous leur jour le plus habituel. Rien ne paraîtra en effet si « réel » que la lente épure des événements journaliers jusqu’à un essentiel quasi mécanique (c’est peut-être parce que le poète est avant tout un horloger qu’il devance chaque matin son réveil pour entrer avec bonheur dans la lumière du jour). Le grand paradoxe de cette essentialisation est sans doute qu’elle procède par accumulation, par l’addition successive de détails par le poète (mais aussi par le cinéaste) qu’il retranscrit de son coup d’œil sûr, de sa tendresse immense et de son application tranquille. C’est par l’attention nouvelle – ou renouvelée – au quotidien que jaillit, sans jamais la remplacer, mais en s’y adjoignant de concert, une nouvelle beauté : ainsi de la rencontre de Paterson avec une jeune écolière comme lui poétesse de circonstance, rappelant son attention aux nuages du ciel. 

C’est cela, sans doute, que l’on devrait qualifier d’« état de poésie » et que Jim Jarmusch parvient à subtilement ménager en proposant, avec une ambition dont la démesure n’a d’égale que l’humilité, une peinture légèrement chatoyante de la vie telle qu’elle est. La répétition hypnotique des levers et des journées de Paterson parvient ainsi à instiller chez le spectateur un curieux état de bonheur mélancolique, le sentiment de la présence de la vie dans son fourmillement invisible mais néanmoins parfaitement « concret », selon le désir même du poète américain. §

 

Article publié dans le journal critique Hippocampe n° 27 (été 2016)