par Camille Paulhan

 

HERstory – des archives à l’heure des postféminismes
Maison des arts de Malakoff, jusqu'au 18 mars 2017
Et sur Internet : chaîne Youtube « HER story »



Décidément il n’y a pas que les féministes qui soient, comme le dit avec humour Esther Ferrer, des esprits râleurs et redresseurs de torts. Ces derniers temps, dès qu’une exposition s’engage à montrer des artistes femmes ou à proposer une pensée féministe forte, on entend systématiquement un chœur de pleureurs qui prétend qu’il n’y en aurait que pour « elles ». Elles ? Mais où donc ? En tout cas pas dans les musées, ni les FRAC, ni les centres d’art, ni les galeries, où elles représentent de fait une part assez ridicule des achats et des expositions en regard de la proportion des étudiantes dans les écoles d’art supposées fournir les viviers de jeunes artistes à venir. Alors, évaporées, les femmes ? Non point, mais négligées, et « redécouvertes » – terrible mot – lorsque l’âge avance : regardons de plus près les trajectoires d’Hessie, de Pierrette Bloch ou d’Aurélie Nemours pour nous en convaincre, s’il faut donner ici quelques exemples.

C’est bien pour cette raison que la critique d’art se doit d’être engagée, ne serait-ce que pour donner des armes à l’histoire de l’art de demain, à travers des publications qui forment archive. C’est là un des buts de « HERstory », qui vient de s’achever à la maison des arts de Malakoff. La proposition de Pascal Lièvre et de Julie Crenn, soutenue par la directrice Aude Cartier, a été de présenter une exposition éminemment troublante puisque choisissant de ne pas montrer d’œuvres. Tout au contraire, « HERstory », jeu de mots en anglais sur « history » et la nécessité d’inventer une nouvelle « histoire » que la moitié de l’humanité pourrait aussi s’approprier, se développe en trois stances complémentaires.

Le rez-de-chaussée du centre d’art présente un ensemble d’une petite trentaine de vidéos de conférences, documentaires, présentations universitaires ou plus informelles de personnalités investies dans un féminisme inclusif, intersectionnel. Ces vidéos, sous-titrées pour l’occasion en français, proviennent d’Internet et ont été filmées sur tous les continents : on y croise ainsi par exemple le féminisme joyeusement optimiste de la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, la pensée singulière de Jessica Yee s’appropriant l’esprit révolté de la Grand-mère dans la communauté mohawk dont elle est issue, le slam de la militante transgenre Julia Serano, les danses de sorcières californiennes ou encore les actionnistes chinoises du groupe Feminist Five. Le milieu de l’art est si étrangement fait qu’il demeure encore pour certain·e·s consternant de se définir comme féministes, et cette exposition, bien qu’elle soit aussi destinée à un large public de lycéens et d’étudiants, renvoie nécessairement un miroir assez terne au monde de l’art. Aucune vidéo, par exemple, de critique d’art ou d’historien·ne de l’art dans cet espace.

Au premier étage, le centre d’art a été transformé en une sorte de grande bibliothèque féministe, présentant une sélection imposante d’ouvrages, d’Audre Lorde à bell hooks en passant par Judith Butler, Monique Wittig, Christine Delphy ou encore John Stoltenberg, que l’on peut consulter confortablement installé·e sur la moquette criarde violette, et qui seront – c’est assez rare pour être signalé – offerts à la médiathèque de la ville afin de constituer une section féministe digne de ce nom. Car les vidéos de qualité du rez-de-chaussée, qui s’échangent sur Internet sur les réseaux sociaux, se doivent d’être accompagnées d’une littérature qui permet d’approfondir et surtout d’asseoir par des chiffres et des statistiques les discriminations qu’elles évoquent. Précisons également que le livret de visite, dans un souci de pédagogie, offre un éventail très complet du vocabulaire utilisé dans les vidéos et les ouvrages présentés dans l’exposition.

Mais c’est sur le canapé rose pâle, qui jure avec jubilation avec la moquette vive, que se déroule la dernière partie de « HERstory » : chaque samedi de l’exposition, des artistes femmes et hommes sont venu·e·s parler de leur rapport au féminisme, faisant apparaître, au fil des rencontres, un engagement féministe varié, allant de la radicalité activiste à – parfois – un essentialisme plus que filandreux. Sur la quarantaine d’artistes invité·e·s, de toutes les origines et de toutes les générations, citons par exemple Myriam Mechita, Iris Levasseur, Frédéric Nauczyciel, Agnès Thurnauer, Tania Mouraud, Myriam Mihindou ou encore ORLAN. La parole que la maison des arts de Malakoff a eu à cœur de recueillir avec bienveillance, mais aussi d’enregistrer et de diffuser sur Internet sur une chaîne Youtube, est d’une grande préciosité pour tous ceux et toutes celles qui veulent aujourd’hui s’engager pour une meilleure attention à toutes les formes de dominations, et notamment de genre, dont le monde de l’art n’est pas, contrairement à ce qu’il croit parfois, préservé. On ne peut donc qu’espérer que ces archives capitales puissent se poursuivre dans les années à venir et que d’autres centres d’art embraient le pas à la maison des arts de Malakoff dans cet engagement dont on ne peut plus faire l’économie.

Camille Paulhan