par Jean-Claude Hauc

 

Jacques Henric
Boxe
Paris, Seuil, « Fiction & Cie », 2016, 
240 p., 18 €.

 

Dans la plupart de ses livres récents, Jacques Henric tisse sa toile à partir de souvenirs ou de faits intimes : son parcours parmi les avant-gardes littéraires du XXe siècle avec Politique, un cancer de la prostate avec La Balance des blancs. Dans Boxe, c'est une sorte de traumatisme d'enfance qui oriente la narration. Un coup de poing au visage reçu sans raison véritable de la part d'un camarade de classe passablement demeuré qui le laisse sans voix, provoquant une sorte de paralysie du bras droit qui l'empêche de se défendre ou de répliquer. « Ce n'était pas un bras pesant un poids de plomb qui pendait à mon flanc, se souvient l'écrivain, mais la sensation de son absence soudaine, ou plutôt la présence d'un membre fantôme. » Le souvenir de cette expérience demeuré longtemps enfoui remontera à la surface lorsque Jacques Henric rencontrera le boxeur Jean-Marc Mormeck.  Le double champion du monde des poids lourds-légers doit alors remettre son titre en jeu dans la mythique ville de Kinshasa et l'écrivain l'accompagner afin d'écrire un texte sur ce combat qui finalement sera annulé. C'est de cette déception et de la remembrance du trauma enfantin que le projet de Boxe va prendre corps. 

Et de corps, précisément, il en est beaucoup question dans ce livre. Masse musculaire et poids, d'abord. L'obsession des boxeurs tout le long de leur carrière. Mains, ensuite. L'arme fatale qui malgré les gants soudain se brise. Le visage bien sûr, si cher à Levinas car marquant notre relation à autrui. Nez brisé, arcade sourcilière ouverte, pommette éclatée, mâchoire fracturée, rétine décollée, lésion cérébrale. Tous les organes enfin. Car malgré les règles établies par le marquis de Queensberry, le polemos, « principe de mouvement et génération de toutes choses » selon Héraclite, est toujours présent derrière l'agôn. Le ring est un champ clos, la boxe une guerre que se livrent les hommes pour se connaître enfin. À travers les biographies des grands pugilistes qu'ont été Mohamed Ali, Georges Carpentier, George Foreman, Joe Frazier, Mike Tyson et, bien sûr, Jean-Marc Mormeck, Jacques Henric s'interroge à propos de la gloire et de la déchéance, mais également du mal, de la violence, du sexe, du racisme, de la mystique, des génocides.

De nombreux écrivains furent des passionnés de boxe: Jonathan Swift, Jack London, Colette, Berthold Brecht, Norman Mailer, Joyce Carol Oates... D'autres n'ont pas hésité à monter eux-mêmes sur le ring : Lord Byron, malgré son pied-bot, Arthur Conan Doyle, Arthur Cravan, Ernest Hemingway, Ezra Pound, Henry de Montherlant... « Abandonnant les mots pour les poings, puis retrouvant les mots pour dire les poings. » Le boxeur, comme l'écrivain, écoute, pense et dépense son corps. Il l'use et parfois en abuse. L'existence de Christophe Tiozzo est une longue litanie faisant alterner entrainements et périodes de remise en forme avec des beuveries comparables à celles de Bukowski. Habité par la rage et assurément quelque produit dopant, le grand Mike Tyson sera emprisonné pour viol. Sonny Liston qui a appris à boxer en prison et a souvent confondu les rixes de rue avec le noble art finira sa vie par une overdose. « Les plus grands, les plus victorieux, les plus glorieux boxeurs, tous, d'une certaine façon, ont perdu. »

Dans Le Boxeur manchot, évoquant la fin tragique d'Oliver Winemiller condamné à la chaise électrique pour meurtre, Tennessee Williams écrit : « Les hommes qui le disséquèrent dans leur laboratoire furent un peu déconcertés de voir un tel corps livré à leurs scalpels : il leur semblait mieux fait pour orner une galerie de sculpture antique, sous la lumière silencieuse de la contemplation: il avait la noblesse d'un Apollon brisé, dont aucun sculpteur n'aurait pu exprimer la pureté. Mais la mort ne se soucie pas de parachever son oeuvre. »

Quant à l'enfant au membre fantôme, s'il n'a jamais songé à devenir boxeur, il a compris au fil du temps que l'écriture est une arme plus puissante que ne le sera jamais le poing.  __

 

Cet article sera publié dans l'édition papier (n° 29 ; mai-juin 2017)