par Camille Paulhan

 

Intrigante intuition de la commissaire Léa Bismuth, qui nous avait déjà habitués à des expositions organisées autour d’un objet littéraire, que de se pencher sur la figure de Georges Bataille : trois expositions sont ainsi envisagées au centre d’art Labanque (Béthune) jusqu’en 2019, sous le titre général La traversée des inquiétudes. La première, Dépenses, s’appuie sur La part maudite (1949), sans qu’il soit pour autant question d’illustrer l’ouvrage ou même de proposer une recontextualisation savante de la pensée de l’auteur. Il s’agit plutôt de se laisser dériver en quatre chapitres (énergie, excès, don et rituel), dans le cadre paradoxal des lieux, à savoir une ancienne succursale de la Banque de France, respirant plus le secret et la discrétion que l’opulence et le luxe. 

En ce sens, le magnifique texte de Marcel Duchamp imaginant, comme s’il s’agissait d’une possible invention pour le concours Lépine, un « transformateur destiné à utiliser les petites énergies gaspillées » du corps (rire, larmes, étirement, bâillement, éternuement…), affiché dès l’entrée de l’exposition, donne bien le ton. Nous sommes là dans un registre symbolique, et les artistes de Dépenses dont les œuvres sont les plus marquantes ne sont pas forcément ceux qui cherchent le plus à impressionner, mais au contraire ceux qui tissent autour de ce symbolisme de minces toiles fragiles. Ainsi, aux bavardes peintures de sang de Laurent Pernot ou à la didactique vague de blé émergeant d’un coffre-fort de Gilles Stassart, on préfèrera les matérialités complexes mises en jeu par d’autres : c’est, par exemple, l’odorante graisse d’un mouton sacrifié, aux flaveurs douceâtres, que présente Mounir Fatmi sur un austère cadre de métal. Ou encore les vibrants papiers de soie brûlés que Manon Bellet a disposés sur le mur et qui volètent dès qu’un visiteur s’approchent d’eux. Voire les arbres morts de Lionel Sabatté dont les pâles floraisons opalescentes se révèlent composées – pour peu que l’on prenne la peine de s’en approcher de plus près – de résidus corporels d’habitude peu ragoûtants mais ici réunis avec délicatesse. 

 

        

Kendell Geers / Laurent Pernot

 

D’autres œuvres portent leur attention sur des questions liées au statut des images, oscillant toujours entre atomisation et présence hallucinatoire, comme la petite toile Shaman (2014) de Victor Man : dans cette représentation mystérieuse, aux couleurs sombres, émerge un corps intergenré, engoncé dans une carapace de cuir, soulevant un léger rideau aux tonalités verdâtres. Les Étreintes (2016) d’Éric Rondepierre montrent des corps amoureux fusionner en consomptions légèrement mordorées. Les visages d’acteurs fixés sur des pellicules noir et blanc de cinéma violemment détériorées par le temps s’aspirent l’un l’autre pour mieux se désagréger dans un enlacement devenu monstrueux. 

De manière générale, les atmosphères nocturnes se prêtent sans doute mieux aux réflexions batailliennes, comme en témoignent les œuvres de Clément Cogitore présentées ici : Déposition (2014) est une grande photographie dans laquelle des personnages emmitouflés dans des couvertures de survie aux reflets dorés semblent attendre une possible mise au tombeau, éclairés par les phares d’une voiture ; dans Élégies (2014), c’est une foule de concert qui se masse dans l’obscurité et scintille au rythme des téléphones portables qui éclairent faiblement les visages concentrés sur une scène que l’on ne verra jamais. 

Des rituels se succèdent et nous échappent : non loin des hiératiques Siluetas d’Ana Mendieta, actions du début des années 1970 dans lesquelles l’artiste cubaine positionne son corps allongé dans des espaces naturels, dans des mises en scène connotant des cultes premiers, d’autres énigmes se trament. Dans la vidéo Sel (2016) de Rebecca Digne, une grappe de jeunes gens, encombrés par des pierres de sel d’habitude léchées par des langues animales plutôt que par les vagues, les brisent au marteau avant de les déposer sur le sable d’une plage déserte au petit matin. Il ne faudrait pas prendre ce que je vais désormais écrire pour du dédain (bien au contraire) : il me semble qu’un des points forts de l’exposition est justement son approche d’un certain état adolescent, fait de doutes, de quêtes, de nervosités, de fusions et d’attentes, à densités variables. Les personnages de Rebecca Digne, attendant la marée montante, chacun assis à bonne distance des autres, enserré dans son k-way sombre ou clair, ne me disent pas autre chose que cela. 

La réserve que je pourrais avoir sur certaines œuvres concerne celles qui plongent à corps perdu dans une fascination mortifère pour « la femme », exotisée dans l’insupportable White Noise (2016) d’Antoine d’Agata – que je peine à voir autrement qu’un périple prostitutionnel esthétisé – ou objectivée au point d’en perdre toute identité chez Julião Sarmento. C’est sans doute en restituant des visages et des corps singuliers qu’une artiste comme Agnès Thurnauer, avec sa série Into Abstraction (2016), imposantes toiles la montrant en train de se déshabiller à l’atelier, évite la fragmentation entraînée par les pulsions scopiques. 

Virevolte, toutefois : des fragments, il n’y a que cela dans le Journal de l’œil (les globes oculaires) (2016) d’Anne-Lise Broyer. Ses photographies muettes, que l’on pourrait voir comme un parcours amoureux bataillien, ressemblent à des indices dont chaque chemin mènerait à une fausse piste : fractions de corps qui se révèlent être des corps peints, soigneusement choisis dans des musées, taches suspectes rouge sang, affiches décollées dont le texte est désormais dissimulé, parcelles de manuscrits annotés par l’écrivain qui disparaissent dans l’ombre. Un silence tout à fait bienvenu, qui clôt l’exposition avec plus de questions que de réponses : il est des bourrasques discrètes. __