par Camille Paulhan

 

« Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky »
Musée d’Orsay - Jusqu’au 25 juin 2017

 

Tel est sans doute l’un des aspects les plus merveilleux du musée lorsqu’il réussit à vous faire voir sous un angle nouveau des œuvres que l’on pensait déjà connaître, parce qu’on les avait découvertes entre ses murs ou tout simplement parce qu’elles appartiennent à une histoire de l’art partagée. Et quand la joie de redécouvrir s’ajoute à l’éblouissement de découvrir des œuvres mystérieuses d’artistes dont vous n’aviez jamais entendu parler, le musée réussit sans doute son rôle de conducteur vers la contemplation et la réflexion. Pari réussi pour « Au-delà des étoiles. Le paysage mystique de Monet à Kandinsky » au Musée d’Orsay, dont le titre biscornu et à rallonge aurait pu faire craindre le pire mais qui offre tout au contraire une visite des plus engageantes, servie par une scénographie discrète.

L’enjeu de cette exposition, à la fois de taille humaine et rassemblant un nombre important d’œuvres de grande qualité, est de renouveler le regard sur la représentation du paysage au tournant du XXe siècle, représentation mise au service de l’expression de questionnements mystiques. En cinq grandes sections, l’exposition renouvelle considérablement le regard sur un genre pictural encore souvent méprisé et montre toute la puissance esthétique, politique, philosophique, religieuse ou même littéraire que le paysage peut revêtir.

On se réjouit de certains regroupements, comme la salle consacrée à l’iconographie symboliste du « Bois sacré » où sont réunies des œuvres majeures : ainsi la méditative Madeleine au Bois d’Amour (1888) d’Émile Bernard, avec son immense main gauche portée telle un talisman, qui voisine avec des œuvres de Jan Verkade ou de Paul Sérusier, fascinés par les paysages bretons, ou encore de Georges Lacombe, qui imagine une Forêt au sol rouge dans laquelle une lumière dorée étincelle en serpentant parmi les arbres.

La dimension contemplative, parfois dénuée de sentiment religieux, comme par exemple chez Monet, est ici présentée à travers des œuvres et des trajectoires intellectuelles des plus variées, allant des pastels hallucinatoires, aux verts et aux bleus puissants, d’Odilon Redon au délicat Jardin blanc au crépuscule (1912) d’Henri Le Sidaner, à peine bousculé par la brise du soir.

 


Edvard MUNCH

 

Tout en respectant une certaine dose de kitsch symboliste (Giovanni Segantini et son Ange de la vie de 1894), l’exposition présente également des étrangetés, à l’instar de l’immense toile de Giuseppe Pellizza da Volpedo, Le miroir de la vie (Et ce que fait l’une, les autres le font aussi) (1895-98), dont le titre issu de la Divine comédie résonne mystérieusement avec cette représentation d’une file indienne de moutons cernés de lumière dans un champ au soleil couchant. Les iconographies chrétiennes traditionnelles se mêlent au prosaïsme contemporain pour manifester par le paysage les tourments que les protagonistes vivent : c’est ainsi le cas du célèbre Semeur (1888) de Van Gogh, nimbé tel un nouveau sauveur par le soleil couchant, ou encore de La solitude du Christ de Maurice Denis. Cette peinture, réalisée à la toute fin de la Première Guerre mondiale (1918), montre un Jésus abandonné de tous – un bateau quitte la mer bouillonnante qui se trouve derrière lui – et acculé dans un paysage de falaise inhospitalière, violemment colorée d’orangés et de verts.

 

Eugène JANSSON

 

Au milieu de l’exposition, la section consacrée aux artistes du Grand Nord (de l’Europe, mais aussi du Canada) apparaît comme une grande curiosité car faisant état d’une histoire de l’art trop mal connue en France. L’exposition du Musée d’Orsay a en effet été préparée en collaboration avec la Art Gallery of Ontario, et si l’on peut se douter que la présentation originelle de cette première montrait un nombre d’artistes canadiens plus important qu’à Paris, la sélection qui en a été faite permet un grand nombre de surprises. Si, d’un point de vue chronologique, les paysages du « Groupe des 7 » canadien (créé en 1920) sont plus tardifs que les peintures de Kandinsky promises par le titre, on pardonne bien vite cet écart en raison des panoramas auréolés de gloires lumineuses d’Emily Carr (1935-36) ou des peintures étonnantes de Lawren Stewart Harris. Comme ses compatriotes canadiens, ce dernier a cherché à réinvestir l’idée d’un paysage spécifiquement nord-américain face à un paysage européen hégémonique à travers des peintures d’une variété stylistique impressionnante : douze ans seulement séparent les sapins bleu sombre et le ciel jaune éclatant de son Paysage décoratif (1917) et les ondoiements presque pâtissiers de la montagne d’Isolation Peak (1929). Cette salle offre l’occasion de découvrir également, aux côtés des peintures sombres et torturées du Suédois August Strindberg, l’étrange Jötunheim (1892) du Danois Jens Ferdinand Willumsen, immense paysage sableux de montagne se reflétant par fragmentations géométriques dans un lac noir, encadré par un cadre imposant de bois sculpté, de zinc et d’émail coloré, magnifiant les paysages du Nord ignorés par les artistes français. Les dernières salles de l’exposition permettent une conclusion des plus mélancoliques en s’attachant par exemple à l’iconographie de la nuit, étoilée chez Van Gogh ou le Suédois Eugène Jansson, claire et bleutée chez Whistler, déchirée par une aurore boréale dans une petite huile de Tom Thomson, mais aussi d’un gris monochrome dans les dessins au graphite d’une Bruges déserte chez Fernand Khnopff. On notera aussi, dans la sous-section – qu’on aurait souhaitée plus fournie – consacrée aux paysages dévastés, la glaçante Mare de sang (1894) de William Degouve de Nuncques, au carrefour de chemins boueux.

 

Wenzel HABLIK

 

Et là où certaines expositions semblent bâcler leur conclusion, « Au-delà des étoiles » nous offre des visions cosmologiques fantasmatiques où le paysage mystique s’étend vers les tourbillons nébuleux de Georgia O’Keeffe ou les visions spirites d’Hilma Af Klint. C’est aussi l’occasion de s’arrêter face aux toiles de Wenzel Hablik et notamment son curieux Château de cristal (1914) qui brille de mille feux. Là est peut-être l’immense qualité de l’exposition, qui nous fait naviguer des paillettes dorées de Georges Lacombe aux lourds quartz de Wenzel Hablik dans un parcours d’une fluidité exemplaire dans lequel est respecté le temps nécessaire de contemplation des spectateurs. En dépit de la foule qui envahit déjà l’exposition, du bruit des audioguides et des discussions en tout genre, chacun pourra y trouver son petit hortus conclusus.