Par Thierry Gillybœuf

 

Arno Schmidt, Soir bordé d’or. Une farce-féérie. 55 tableaux des confins Rust(r)iques pour amateurs de crocs-en-langues, traduit de l’allemand par Claude Riehl, éditions Maurice Nadeau, réédition à 1 000 exemplaires de la première édition de 1991, 215 pages,180 €.

 

Soir bordé d’or (Abend im Goldrand, 1975), ultime roman d’Arno Schmidt (1914-1979) est plus qu’un livre. Il s’agit pour commencer d’un objet, dont les éditions Maurice Nadeau ont accepté – et magnifié – la démesure. C’est également une œuvre, où le traducteur, en l’occurrence le regretté Claude Riehl (1953-2066), fait jeu égal avec l’auteur. Soir bordé d’or est enfin un talisman, un mot de passe, un signe de reconnaissance entre ceux qui le connaissent, qui le possèdent, qui l’ont lu, et les autres.

En 1991, les éditions Maurice Nadeau avaient déjà publié ce livre-objet-œuvre improbable, unique, écrasant et étourdissant, alors qu’on découvrait à peine l’œuvre de l’inclassable Arno Schmidt (quatre livres seulement étaient disponibles, et ce n’est qu’à partir des années 2000 que les éditions Tristram se lanceront dans la publication de nombreux inédits et de quelques rééditions). C’est dire l’audace iconoclaste et périlleuse des éditions Maurice Nadeau. Pourtant, ce premier tirage était depuis belle lurette épuisée, et il faut donc saluer encore plus le mérite desdites éditions qui, en des temps où la lecture et la littérature semblent plus malmenées, ont décidé de rééditer Soir bordé d’or.

C’est un livre qu’on ne peut lire que chez soi. Songez un peu. Mis à part certains albums jeunesse, c’est un livre qui n’a pas d’équivalent pour son format : 200 pages sur papier chamois au format A3, dactylographiées, abondamment illustrées de photographies, de diagrammes, de schémas et d’annotations manuscrites, le tout, avec sa belle couverture entoilée, pesant près de trois kilogrammes (2 780 grammes pour un format de 32,5 x 44 cm) : un beau bébé, selon la formule consacrée ! Le soin apporté par l’éditeur à la retranscription de cet hénaurme chantier tapuscrit que Schmidt laissa à sa mort, après y avoir consacré de nombreuses années, dépasse l’entendement et force l’admiration. On ouvre cet objet comme un vieil ouvrage enluminé. Il y a derrière chacun de ces exemplaires comme un travail de moine copiste de la typographie.

Quand il s’est lancé dans cette traduction, Claude Riehl a poussé le vice de la perfection jusqu’à se procurer une machine à écrire possédant les mêmes caractères que ceux d’Arno Schmidt, afin de proposer une édition en fac-similé. Tout traducteur sait que son travail s’apparente à un corps-à-corps avec la langue, mais dans le cas de Soir bordé d’or, on pourrait presque parler de combat du siècle, de marathon pugiliste de la traduction. Comme l’a dit Bernard Hoepffner à son sujet : « Traduire, c’est faire semblant d’être le double d’un autre, c’est un peu aussi se faire croire que l’on est corps et âme au service d’un autre que soi ». Et même s’il ne faut pas réduire Claude Riehl au seul statut de traducteur d’Arno Schmidt, leurs deux noms sont, en France, indissociables, et c’est même l’un des rares cas où le traducteur devient presque aussi connu que l’auteur pour former un binôme, une bicéphalie littéraire.

Quant au livre en lui-même, quant à l’histoire, on serait presque tenté de dire qu’elle passe au second plan. Que ce n’est pas là le plus important. Qu’on ne pénètre pas impunément dans l’œuvre d’Arno Schmidt. Qu’il s’opère quasi immédiatement une sorte de conversion alchimique du lecteur. Conversion à un univers, à une langue, à une syntaxe que Schmidt désarticule, réinvente, explose, recompose. Tout n’est qu’innovation sous sa plume – ou plus exactement sous sa machine à écrire (« Qui eut la littérature, doit vouloir la machine à écrire » dit-il dans son autre opus magnum qu’est Zettels Traum, livre fou de 1 500 pages et neuf kilos) qui, comme dans les poèmes d’un E.E. Cummings, devient à la fois un burin et un poinçon au service d’une libération incontrôlable, inépuisable du texte sur la page. Il s’agit de casser la linéarité de la narration et de la lecture, mais surtout – et c’est là ce qu’il faut bien comprendre pour ne pas voir dans ces mises en page échappant à tout formatage une simple volonté de rompre avec les codes – de se réapproprier une langue souillée, contusionnée, asphyxiée par les Nazis, la fameuse Lingua Tertii Imperii qu’a disséquée Viktor Klemperer. Schmidt multiplie les stratégies dactylographiques et lexicales, pour renouer avec une multiplicité, une multiplication des possibilités de lecture et offrir une méthode de « description et éclaircissement du monde par le mot ». Il convient de parler alors de dactylogrammes, comme Apollinaire parlait de calligrammes, qui se veulent la « reproduction exacte des mécanismes cérébraux par un agencement particulier des éléments de la prose ».

Mais l’histoire, tout de même, de cette « farce-féérie » dont le sous-titre est 55 Tableaux des Confins Rust(r)iques pour Amateurs de Crocs-en-langues ? Sa trame tient en quelques lignes : le récit de trois journées caniculaires d’octobre au cours de laquelle une bande de jeunes fait irruption dans la bibliothèque-forteresse de trois lettrés sexagénaires, Eugen (amputé des deux jambes), son beau-frère Olmers et l’ami et écrivain A&O. Le dramatis personae suffit à donner l’ampleur débridée de la fantaisie schmidtienne, puisqu’on y trouve, entre autres, un rustre exceptionnellement membré répondant au nom de Bastard Marwenne et une fillette de onze ans, Babilonia, comptant déjà plusieurs veuvages à son actif…

S’en suit naturellement un affrontement, virant au paganisme orgiaque, où la chaleur – personnage presque central – catalyse, exacerbe les concupiscences dans un débordement que Schmidt veut « effroyablement ordurier-spirituel ». Car dans ce que les éditions Maurice Nadeau présentent comme « un adieu testamentaire à la vie » et « une remémoration des ambitions de jeunesse », cette rixe contagieuse et généralisée contamine également les champs philosophiques, métaphysiques, politiques et littéraires, permettant à Arno Schmidt de déployer toute sa prodigieuse et décapante érudition. Souvent rapproché (comme un reproche parfois) de Joyce, Soir bordé d’or penche pourtant plus du côté de Tristram Shandy que de Finnegans Wake. Schmidt avait en effet pour credo une formule retournée de Novalis : « Le monde réel n’est jamais que la caricature de nos grands romans ».

 

Thierry Gillybœuf