PORTRAIT

Par Côme Martin

 

Il est tentant de se faire une fausse idée de Killoffer ; comme son style graphique, le dessinateur est à la fois reconnaissable au premier abord et insaisissable à la fois et il y a sous son air débonnaire d’innombrables facettes, et celles qu’il laisse voir au public, notamment à travers ses œuvres, ne sont sans doute que la partie émergée de l’iceberg.


 © David Rault & L'Apocalypse

 

Il est cependant un peu étrange de vouloir faire un inventaire de ce que recèle le dessin de Killoffer car c’est toujours la même personne qui donne les coups de crayon, malgré les changements dus au temps, à l’envie et à l’inspiration. Il serait plus juste de parler de couches sédimenteuses, eu égard à son enfance qu’il évoque dans Charbons – son père a été mineur de houille et de fer ainsi que mécanicien – de strates dans lesquelles Killoffer va piocher, dans les deux sens du terme, à chaque nouveau travail. Et c’est toujours de dessin qu’il s’agit, malgré la différence des outils : mine de plomb, crayon, encre, tablette, autant de techniques à exploiter au moment de coucher l’idée sur la page ; pas de travail à la peinture chez l’auteur. Malgré les différences d’instruments, on constate la constance du trait et notamment son refus presque exclusif de la couleur ; lorsqu’elle apparaît, dans des livres comme Viva Pâtamach, Léon l’étron ou Donjon – Les profondeurs, c’est parce qu’elle survient d’une commande ou d’une main extérieure plus que d’une envie. De même dans les planches paraissant actuellement dans Pandora, où Killoffer renoue également avec son amour de la bande dessinée contrainte.

Peu de couleurs donc, car Killoffer travaille la bande dessinée à l’os, de façon traditionnelle, tout en amenant sa saveur bien particulière au noir et blanc à présent courant dans le médium : lignes épurées et souvent circonvolutées, traçant les méandres d’un univers dont l’auteur lui-même est l’astre central, ne projetant qu’une lumière crue sur sa vie et ce qui l’entoure, le noir étant la teinte dominante la plupart du temps. Des formats minuscules (Le rock et si je ne m’abuse le roll, La clef des champs) aux livres les plus grands (676 apparitions de Killoffer, Killoffer tel qu’en lui-même enfin), on retrouve le même goût pour l’autofiction, de laquelle il est impossible de démêler le vraisemblable de l’exagéré ; beaucoup de ceux et celles qui l’ont côtoyé vous diront qu’entre Killoffer et son incarnation dessinée, peu de différences existent, sans doute parce qu’en public Killoffer se fait plus volontiers personnage que personne.

Mais Killoffer ne fait pas que de la bande dessinée, et sait se faire, au gré des médiums, plus incisif dans son trait – pour le dessin de presse – ou plus doux – pour la publicité ou les couvertures des romans pour adolescents Fantômette, entre autres. Certes, il y a derrière ces légères métamorphoses du trait des obligations contractuelles : on imagine mal dans les pages de La Croix un portrait de Killoffer en train de vomir à foison ou de forniquer avec lui-même (deux exemples tirés au hasard de ses bandes dessinées). On en vient alors à se demander ce que ces commanditaires voient dans son trait, qui divorce mal de la noirceur de son propos : ainsi les pleins et les déliés qui habitent avec grâce la couverture d’un album de Renaud (Rouge sang) conviennent mal à une publicité pour la Casden, à tel point qu’on se demande d’abord si l’on n’a pas affaire à un plagiat. Le dessin de Killoffer serait donc certes prompt aux variations, mais pas toujours avec la même réussite ; l’auteur lui-même confesse volontiers que s’il tâche toujours de trouver de quoi se surprendre dans ces travaux de commande, il lui arrive aussi fréquemment de s’y ennuyer.

Il est en revanche un domaine où le trait de Killoffer atteint sa mutation la plus radicale, lorsque du dessin de bande dessinée il se fait dessin d’art. Là, le style graphique de Killoffer – si reconnaissable depuis que ses caractéristiques principales se sont solidifiées dans le milieu des années 1990 – surprend, révèle une facette inattendue, celle du dessin pour le dessin, chose rare pour un dessinateur qui comme la plupart de ses confrères conçoit ses livres pour qu’ils soient lus plutôt que regardés. À l’instar de dessinateurs amis (comme Jochen Gerner ou David B.), Killoffer expose depuis plusieurs années à la galerie Anne Barrault des dessins, le plus souvent à la mine de plomb, qui circulent dans le même imaginaire onirique et organique mais creusent un sillon graphique en tons de gris plus lâchés que les dessins que l’on peut trouver dans ses livres. On ne s’éloigne cependant pas de l’univers de l’auteur, d’autant moins que ces expositions ont été rassemblées en ouvrages (Charbons et Recapitation) et que le dessin pleine page s’est lui-même fait une place dans sa dernière bande dessinée. Ces pratiques distantes auraient-elles vocation à se rejoindre ? On notera en tout cas un point commun à tous les livres de Killoffer, un goût pour le lettrage manuscrit à une époque où de nombreux dessinateurs ont recours à une numérisation de leur écriture. Le lettrage de Killoffer est comme son dessin, tracé en noirs pleins et déliés, et commun à toutes ses œuvres : il va même, dans Charbons, s’élargir bien au-delà de ce qui lui est permis dans les bandes dessinées de l’auteur et occuper jusqu’à une double page, repoussant le dessin hors des murs. Le texte occupe donc une place de choix chez Killoffer, étant même seul à l’honneur dans Pas un seul, livre écrit à quatre mains qui crie à chaque page l’amour du dessinateur pour la typographie.

Dans les pages de 676 apparitions si souvent commentées, Killoffer se dédouble à l’envi avec plus ou moins de bonheur, et il semble en aller de même pour son dessin : métamorphe, tordu pour servir les envies ou intentions de l’auteur, changeant selon les outils et les œuvres, il continue à être habité de la même ardeur, celle que l’on trouve en s’éloignant de la surface et en allant gratter les profondeurs. On se rend compte alors que le Killoffer, s’il en existe bien un seul, ne se laisse pas cerner si facilement et persiste à être légèrement à côté de ce qu’on attend de lui, aimant surprendre son lecteur, sa lectrice presque autant que lui-même.

 

Côme Martin