par Côme Martin

 

Max Ernst, La Femme 100 têtes, Paris, Prairial, 2016, 330 pages, 29 euros

 

Un objet incongru pour une œuvre de Max Ernst, cela ne devrait pas surprendre : la réédition de ce que j’oserais qualifier de classique du surréalisme, objet massif d’un vert qui le fera ressortir des bibliothèques les plus ternes, à la fois luxueux et abordable, limpide et obscur. Une œuvre que je n’oserais catégoriser, en revanche, même si au gré des catalogues on la range dans la littérature ou la bande dessinée.

C’est sous cette seconde appellation que j’en parlerai en ces pages, proposant à mon lecteur, à ma lectrice, la (re)lecture de La Femme 100 têtes par un béotien en matière d’art. C’est que si le livre d’Ernst se dérobe à toute solidification du sens, il n’en propose pas moins un récit, ou ses atours, sous la forme de neuf chapitres dûment catalogués dans une table des matières. Chacun fonctionne selon le même régime : images détournées, assemblages évoquant par la bande des illustrations d’un roman du XIXe siècle dont il ne resterait que la légende, venant alternativement éclairer ou complexifier le sens de ce que l’on voit. Suite d’images qui toutes évoquent des mondes kaléidoscopiques mais fonctionnent pourtant en réseau (il suffit de compter le nombre de légendes qui se contentent d’afficher un « Suite. » laconique), venant remettre sous les yeux de la lectrice, du lecteur, les incarnations de Loplop, du Père Éternel et de la femme 100 têtes, bien évidemment. À la gauche de chaque image légendée, une page blanche, servant de respiration bienvenue tant chaque illustration La femme 100 têtes émane une densité poétique rare qui mérite une lecture soutenue — on imagine le parcours idéal du livre pendant 148 soirées, une par double page. Quant à savoir ce que le livre raconte, on serait bien terre-à-terre de s’y arrêter.

Les lecteur d’Hippocampe connaissent peut-être cet ouvrage mieux que moi : il s’agira donc ici d’en proposer une redécouverte, y compris pour ceux et celles qui ne l’avaient jamais lu ; impossible de n’y pas trouver au moins une image ayant déjà émergée au détour d’un rêve. Si la femme 100 têtes garde son secret jusqu’au bout, c’est sans doute parce que nous le connaissons déjà, nous qui avons marché à ses côtés sans toujours nous en rappeler.


Côme Martin