Par Jean-Claude Hauc

 

CRITIQUE / LIVRE

Gérard-Georges Lemaire, Les Cafés littéraires, Paris, Éditions de la Différence, 2016, 640 p., 45 €.

 

Entourée de mystère et tissée de légendes, l'origine du café se trouve probablement en Éthiopie. Mais dès le XVe siècle, le cahouha, profitant de la prohibition de l'alcool par l'islam, se répand à travers la Perse, l'Égypte, l'Empire ottoman, l'Afrique du nord, puis dans l'ensemble du monde musulman. Au début du siècle suivant, des « maisons de café » s'ouvrent au Caire et à Constantinople, lieux de convivialité où l'on joue aux échecs, au trictrac, mais où l'on récite également des poèmes et l'on échange des idées. Les cafés littéraires viennent de voir le jour. Pourtant, la « déesse noire » n'est pas acceptée par tous. Certains la considèrent comme aussi dangereuse que le vin et cherchent à la faire interdire. Quant aux maisons de café, elles sont parfois considérées comme des foyers d'agitation où la liberté d'expression et le brassage social inquiètent les autorités ; comme des lieux de dépravation où la musique accompagnant des spectacles de danse auxquels participent des femmes choquent les bien-pensants. Ainsi, bien que les cafés s'efforcent de se conformer aux lois de l'hospitalité, ils n'ont pas encore véritablement acquis leurs lettres de noblesse. 


Honoré Daumier, Le Coin des poètes ravagés, 1864, lithographie.

C'est vers le milieu du XVIIe siècle que le café est introduit en France, à Marseille d'abord, puis à Paris. Ce ne sont pas comme en Orient les religieux et les moralistes qui s'opposent d'abord à lui, mais les médecins qui l'accusent de tous les maux. Heureusement, un envoyé du sultan auprès de Louis XIV, Aga Mustapha Racca, sait se montrer convaincant et parvient à charmer la cour par ses manières raffinées. Bientôt, passant de la sphère privée à la sphère publique, le café commence à être consommé en ville tandis qu'apparaissent les premières maisons spécialisées. Un Arménien du nom de Grégoire ouvre alors un café rue Mazarine, près de la Comédie-Française, avant de se transporter rue de l'Ancienne-Comédie. En 1686, l'établissement est racheté par un Sicilien, Francesco Procopio, qui le fait aménager et décorer luxueusement. Le Café Procope devient alors le foyer de la Comédie, puis l'un des cafés littéraires les plus courus de la capitale. Si Montesquieu, Voltaire, Rousseau ou Crébillon fils le fréquentent volontiers, il est aussi le lieu de rencontre des nouvellistes de tous bords, une sorte d'«agence de presse», de rendez-vous littéraire où les propos les plus hardis circulent librement. À la veille de la Révolution, devenu le quartier général de Danton, le Café Procope est l'« antichambre de la Convention ». Mais d'autres cafés littéraires que l'érudition de Gérard-Georges Lemaire contribue à exhumer seront célèbres à Paris. Le Café de la Régence, par exemple, que fréquente Diderot, le Café Manoury, le Café de Conti, le Café du Luxembourg... Plus tard, La Maison Dorée accueillera Balzac, Dumas, les Goncourt, Flaubert, Barbey d'Aurevilly. Manet optera pour le Tortoni. Quant à Verlaine et ses amis, ils hanteront de nombreux établissements, dont certains où l'on ne servait pas que du café... Au début du XXe siècle, Strinberg, Picasso, Apollinaire ou Picabia se retrouvent au Café de l'Ermitage, boulevard Rochechouart, le Café Cyrano devient le repaire des surréalistes, les mardis de La Closerie des Lilas réunissent Paul Fort, Jean Moréas, Francis Carco, tandis que Cocteau, Cendras, Vlaminck, Man Ray ou  Artaud préfèrent La Coupole. Mais à ce point, afin d'éviter que cet article ne ressemble définitivement à quelque inventaire à la Prévert, nous renonçons à évoquer le Café de Flore, les Deux Magots, la Brasserie Lipp et autres hauts lieux parisiens, préférant suivre la déesse noire à travers le reste de l'Europe. 

En vérité, il semble que c'est à Venise, porte de l'Orient, que sont apparues, sous les arcades des Procuratie Nuove, les premières botteghe del Caffé. Le plus célèbre de ces établissements étant sans conteste le Café Florian. Composé de plusieurs petites salles, le décor est raffiné, le service accueillant. Des sièges sous les portiques permettent aux consommateurs d'observer la foule sur la place Saint-Marc. Les visiteurs étrangers y passent volontiers la soirée. Rousseau, Balzac, Chateaubriand et Mme Récamier, Musset et George Sand, Turner, Ruskin ou Théophile Gautier. Le Florian a traversé les siècles et reste en activité aujourd'hui encore. À Trieste, les Cafés Tommaseo et Garibaldi sont fréquentés par des partisans de l'insurrection de 1848 et des écrivains locaux. Italo Svevo et Umberto Saba aimaient à y passer une partie de la nuit. De passage à Padoue, Stendhal fait l'éloge du luxueux Café Pedrocchi. L'un des plus fameux cafés littéraires romains est le Café Greco, près de la place d'Espagne. À l'époque de Casanova, on y tient des propos anticléricaux et frondeurs. Il est fréquenté par des Allemands, des Scandinaves, des Russes. Nicolas Gogol en exil y passait de longues heures. Plus tard, Corot, Bizet, Taine ou Berlioz le fréquentèrent, séduits par son cosmopolitisme. Buffalo Bill de passage à Rome avec son cirque s'y arrêta. Avant Carlo Levi, Orson Welles ou Sandro Penna. Dans son ouvrage, Gérard-Georges Lemaire évoque également les cafés littéraires de Turin, Florence, Milan, Naples, Palerme... Puis, ce caféinomane impénitent élargit le champ de son étude au Royaume-Uni, à l'Espagne, à l'Autriche, à la République tchèque.

Originaire de la corne de l'Afrique, le noir et merveilleux breuvage a en quelques siècles conquis la terre entière. Conquête pacifique et civilisatrice tout au long de laquelle les cafés littéraires ont constitué autant de jalons ou de champs magnétiques attirant les idées, les rêves et les utopies. Creusets du savoir et de la création, ils ne tolèrent aucune entrave à la liberté de parole. Salon, académie ou agora, c'est là que sont mises à l'épreuve les doctrines et les spéculations les plus hardies. 

 

Jean-Claude Hauc