Par Jean-Jacques Salgon

 

CRITIQUE / LIVRE

 

Emmanuelle Pagano, Saufs riverains (Trilogie des rives II), Paris, POL, 2017, 400 p., 19,50 €.

 

J’ai toujours eu en horreur les lacs. Quelque chose en eux littéralement me révulse. Quelque chose de noir et de stagnant qui sans doute me renvoie au bassin du potager de mon enfance dont on ne voyait pas le fond et dans lequel mon père prétendait, pour me faire peur, qu’un monstre aquatique se cachait. Et bien, le lac du Salagou qui est au cœur du dernier livre d’Emmanuelle Pagano suscite en moi le même effroi : et la façon dont Pagano le décrit n’est pas pour me faire changer d’opinion : « Les précipitations prolongées de mars 1969, en accélérant la mise en eau, n’ont pas laissé le temps de nettoyer les fonds, couverts d’arbres morts, de barriques oubliées, de poteaux. Ces pièges découragent les plongeurs, qui décrivent l’envers du lac comme un milieu stressant, envahi d’algues fines très longues et rigides, de mousses mobiles retenant les rejets des touristes et des pêcheurs, hameçons, canettes de bière, sandales en plastique orphelines. » « L’envers du lac », c’est à de telles expressions qu’on reconnaît que Pagano est écrivain. À bien d’autres, aussi, d’un langage emprunté aux parlers ou vocabulaires locaux mais qui, sertis dans sa prose limpide, prennent un éclat particulier : ainsi ruffe, paliure, jasse, devèze, lavogne, igue, mots un peu oubliés, sous la plume sensible d’Emmanuelle Pagano semblent reprendre vie. Quand je lis « l’aérodrome Millau-Larzac, près duquel nous nous arrêtons parfois manger » ou « je me suis arrêtée à la Cavalerie acheter des grandes meringues », dans l’élision du « pour » je retrouve le goût de mon enfance rurale, de cet entour familial qui lui servit d’écrin, j’entends la voix de ma mère disant à mon père, dans notre 403 Peugeot bicolore : « on s’arrêtera à Rosières acheter des macarons. » Car Saufs Riverains est une plongée dans l’enfance de la narratrice, une enfance qui pour être sans doute en partie inventée n’en est pas moins vraie. Si dans le premier volume (Ligne & fils) de ce qui s’annonce comme une trilogie, Pagano déclarait « je n'ai pas essayé de comprendre la fabrique de ma famille », dans ce deuxième volet il semble bien qu’elle se soit attelée à la question des origines. Ainsi sa quête, toujours placée sous le signe de l’eau, s’organise autour de deux lacs, le lac d’en bas, le Salagou, et le lac d’en haut, celui de Villefranche-de-Panat. Le lac d’hiver et le lac d’été. Le lac du père et le lac de la mère. Lacs généalogiques.

L’inconnu du lac, celui qui aimante tout le récit, celui dont la narratrice va faire la découverte, c’est l’inconnu du lac d’en haut, celui qui, ruiné par le jeu et désavoué par son épouse, verra ses biens vendus et son histoire expulsée du roman familial. Jusqu’à ce que l’oncle Lucien, beau-frère de la mère, livre à Emmanuelle Pagano « le secret des addictions ataviques. » Grâce au récit de l’oncle Lucien et à l’ombre de cette figure d’aïeul ressuscitée, Pagano va pouvoir continuer « à faire son originale ». Sa façon de continuer à la faire sera, par exemple, de nous livrer sa quête en sept étapes, sept journées couvrant plus de trois siècles d’histoires et d’Histoire (du 17 août 1675 au 9 novembre 2015) quête au cours de laquelle l’eau ne cessera d’être présente : eau des béals construits pour l’irrigation des jardins d’Octon, eau de l’antique hydraulis, ancêtre de l’orgue, eau du lac d’en haut sur les bords duquel Lucien livrera les secrets de la disgrâce de Louis, eau de la fontaine offerte par Paul Vigné à ses administrés d’Octon, eau emplissant la retenue du barrage du Salagou, eau pompée et redistribuée par l’Association syndicale autorisée de la haute vallée du Salagou, eau que refuse de boire l’oncle Lucien victime d’un AVC, dans l’hôpital de Cayssiols où sa nièce lui rend une dernière visite. Ces sept moments ponctuant ce qui apparaît comme l’exploration géographique et historique d’un territoire d’enfance, sont l’occasion de nombreuses digressions et d’une sorte de brouillage temporel où Pagano montre toute sa virtuosité et le lien charnel qui la relie aux choses de la nature. Plantes, animaux, reliefs et formations géologiques, tout contribue à l’enchantement de cette cartographie intime. L’aventure enfantine resurgit à chaque page, partagée avec une sœur jumelle qui est peut-être le double en négatif de la narratrice, lancée à la conquête d’un monde infini et infiniment vivant : « Petite j’aurais juste joué dans leur traces, leurs pollens, leurs cris, leurs odeurs. J’aurais juste vécu. J’aurais vu, senti, touché, goûté, ressenti, avant que l’écriture ne m’enlève toutes ces sensations à son profit. Et je me demanderais quand ça aurait commencé, l’écriture, le retrait du monde, cette certitude d’être toujours à côté »

Ce grand écart entre la vie et l’écriture dont parle déjà Nathalie Sarraute dans Entre la vie et la mort, Emmanuelle Pagano l’explore ici magistralement.

 

Jean-Jacques Salgon

 

 

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