CHRONIQUE LITTERAIRE

Par Hugo Pradelle

 

 

L’élection de Trump donne une image déplorable d’une Amérique recroquevillée sur elle-même, presque autiste. C’est, évidemment, très inquiétant. Comme par refus de cette réduction, on peut chercher dans nos bibliothèques américaines idéales quelques phares qui nous rappelleront qu’elle est aussi autre chose. 

 

Parfois, l’actualité abasourdit. Certes, nous avons notre élection présidentielle, nos scandales économico-politiques, nos petites phrases, servis matin, midi et soir par des médias souvent un peu inconséquents. Mais, comme tout le monde, c’est, plus de six mois après son entrée en fonction, la présidence de Donald Trump qui inquiète le plus, enfin, le plus globalement. Ses discours, leur imprécision, leur fausseté, le délire des faits alternatifs ou les mesures proprement ahurissantes qu’il tente de mettre en place, donnent quelques soucis à tout être à peu près normalement constitué sur le plan neuronal.  Parce qu’elle ne se restreint pas au champ politique, l’irruption du grand guignol dans la sphère de la politique agissante, pose des questions qui dépassent la stricte opinion et remet en cause la nature même des savoirs et de la parole. On peut constater à la fois une disruption du sens, de la cohérence, de la vérité, en même temps qu’une négation des valeurs même qui forgent la psyché états-unienne. Ce pays est parvenu à projeter et imposer dans le monde entier une image culturelle, des modèles, des schémas de pensée qui, pour libéraux qu’ils soient, se basent sur l’ouverture et la liberté. C’est cette nature même, la disposition culturelle d’une nation, hautement composite, incroyablement jeune, qui semble, aujourd’hui, remise en cause. 

Comme tout un tas de gens, en novembre dernier, je me suis senti agressé. Au-delà de la stupéfaction, d’un certain désarroi mâtiné d’une incrédulité (brièvement) goguenarde, c’est une part, tant involontaire que consciente, de mon imaginaire qui semblait se défaire. Légèrement inquiet de cet effritement, j’ai, pour me revigorer, parcouru les rayons de ma bibliothèque et relu, en entiers ou par morceaux, quelques œuvres américaines qui dénotent face à ce marasme et de cet affaissement et nous rappellent quelques valeurs, quelques histoires, qui contreviennent vivement à l’étrécissement actuel et à la bêtise crasse. Tout d’abord, comme pour rappeler à monsieur Trump, que Frederick Douglass a fait beaucoup pour la cause abolitionniste et que la place qu’il occupe, à la fois dans l’imaginaire du pays tout entier que pour les luttes pour les droits civiques qui ne se sont pas arrêtées, il m’a semblé assez naturel de partir de son autobiographie pour amorcer quelques envies de lectures-antidotes. Rappelons-nous sa formule introductive célébrissime : « Vous avez vu comment d’un homme on fit un esclave ; vous verrez comment un esclave devint un homme. » Le procès historique qui se joue dans le récit de sa vie engage à un mouvement similaire – il est vrai que l’on imite souvent ou les écrivains ou leurs personnages – de décomposition d’un contexte pour recomposer une identité qui ressort à ce mouvement précisément. 

Les lectures auxquelles j’invite fonctionnent de même, par circulation entre le détail et la globalité, le passé et le présent, ce qui se reprend sans fin, se rejoue d’une identité polymorphe qui fait de la liberté sa valeur cardinale. Une autre formule bien connue de Douglass –  « Les limites de la tyrannie sont celles que tolèrent la patience de ceux qu’elle oppriment. » – semble bien convenir à l’espèce de résistance de ces lectures. On peut lire chez Douglass quelque chose de matriciel pour l’Amérique, la manière dont elle s’invente des légendes contemporaines, c’est-à-dire directement extraites du présent, vivantes, problématiques, qui font partie de la genèse permanente de la nation, et aussi comment elle se joue de ses identités successives, comment elle adoptent els mouvements de la société. On pourra lire par exemple le livre massif de Russel Banks, Pourfendeur de nuages, paru en 1998 qui entreprend la figure légendaire de John Brown, sorte de spectre ambigu de la nation états-unienne dont il fût, pour un temps, proche, par l’entremise de la pseudo confession de l’un de ses fils Owen. Si, parfois, la longueur de ce roman historique peut décourager, il y a quelque chose de la folie de la liberté, des sortes de dérapages que sa recherche peut produire, qui y retentit avec une force impressionnante. Douglass devient un personnage, et c’est plus étonnant, sous la plume de Colum McCann qui, dans Transatlantic met son existence en parallèle avec d’autres dans un roman qui fait des passages entre la vieille Europe et l’Amérique le creuset d’une identité mobile. Celle que l’on empêche ces temps-ci ? Peut-être. Douglass, se faisant insulter lors de son séjour irlandais – « Il ne sait pas qu’il n’y a plus de lianes sous les branches à Cork ? Que Cromwell les a sciées depuis longtemps ? Allez, dégage, le nègre ! » –, il découvre que le retournement des mots, des insultes correspond à une pensée identitaire qui ne se fige pas, se renverse sans cesse, se déploie au gré d’un présent changeant. « Gonflant les poumons, Douglass s’était figé, feignant presque la colère. Puis il était reparti dans son gilet en poil de chameau. Nègre. Sale nègre. Pour la première fois, le mot avait quelque chose de bienvenu. Une vieille chemise qu’il faudrait de nouveau enfiler. Un vêtement à déboutonner, déchirer, reboutonner, et ainsi de suite. » Son attitude se retrouvera jusque dans les milieux gays des années 70 et 80 qui, eux aussi ont beaucoup jouer de ces alternances identitaires, d’une manière de se ressaisir de soi au travers du discours, dominant, violent, de l’autre. 

On pourra lire aussi, parce que ce sont des livres bouleversants qui marquent : Dans la peau d’un noir de John H. Griffin et surtout Hier te fera pleurer de Chester Himes (probablement son meilleur roman) qui jouent aussi d’un renversement identitaire qui remet les choses en perspective. L’identité américaine, la constitution d’une histoire commune, la manière dont la différence, entendons aussi bien l’être que la provenance, s’établit comme lien communautaire, comme légende collective, a beaucoup à voir, depuis Fenimore Cooper, avec la littérature. Il y a les récits de la colonisation, de la captivité parmi les Indiens, puis ceux de Hawthorne ou de Melville, puis, à la fin du XIXe, le livre qui fait râler tous les élèves des highschools américaines, La Conquête du courage de Stephen Crane – auteur des magnifiques Bateau ouvert et L’Arpent du Diable. Le livre ordonne un rapport devenu archétypique à la Guerre de Sécession : celui d’un anti-héros, Henry Flemming, qui découvre, lors de la bataille de Chancellorville et du triomphe des armées confédérées de Lee en 1863, l’ambigüité des sentiments de la gloire, fait l’expérience de la couardise puis du courage invraisemblable, et en découvre, remué au plus profond de lui-même, les dimensions illusoires. C’est la même bataille mythique qui hante les pages de La Grande forêt (1961), très beau et mésestimé roman de Robert Penn Warren, grand écrivain du Sud, éternel rival de Faulkner, qui met en scène la quête obstinée de liberté d’Adam Rosenzweig, jeune émigré juif allemand contrefait qui passe à côté d’une guerre pour une communion égalitaire totalement idéalisée et se trouve plongé dans un désarroi insondable. L’Amérique aime, c’est bien connu, les héros. La figure exemplaire, le modèle idéalisé, l’être parabolique sur qui se projette une psyché commune est au centre des récits qui la conforment. Ils sont parfois des contre-modèles, mais ils établissent un exemple sur lequel vient se fixer une historicité ambiguë qui se questionne sans fin. Ces deux livres font se jouer la distorsion d’un réel à la brutalité inouïe, profèrent une vérité historique en même temps qu’ils la font se digérer par des consciences jeunes et fragiles qui leur redonnent une dimension proprement morale. Ils confondent ainsi les enjeux d’établissement de l’Histoire, d’une légende commune, et les quêtes existentielles intérieures d’êtres qui interrogent les à-côtés de la guerre, ses conséquences humaines et symboliques, nouant, en un écheveau serré et inextricable, l’intériorité et le réel, les imaginations et les vérités, l’intime et le collectif. 

L’Amérique s’abîme dans cette question morale. Et ce ne sont pas les vitupérations hystériques des conservateurs et des religieux de tout poil qui doivent masquer que l’Amérique n’existe que dans l’image qu’elle projette d’elle-même, dans cette sorte de suspens ambigu. Les écrivains américains n’ont cessé de se saisir des questions qui bouleversent leur société. Depuis la Grande Dépression l’identité états-unienne s’est aussi jouée dans les doutes moraux qui révèlent ses contradictions. Je ne peux m’empêcher de relire le début de De sang froid de Truman Capote et son incroyable description du village d’Holcomb avant de plonger dans le crime, la suite, ce qui arrivera, l’enquête, le procès. La peine de mort concentre dans les romans, les films, quelque chose d’un rapport spécifique à la justice, à ce qui se disjoint de la communauté. La punition est aussi importante que ses raisons. Je relis le début des rendez-vous de la clairière de Penn Warren qui raconte l’irruption dans la vie d’un couple campagnard d’un mystérieux jeune italien Angelo – encore un ! – qui acceptera, par amour, de mourir. Comme toujours, le premier paragraphe possède une force de saisissement extraordinaire : « Là-bas, loin, sur les hauteurs, la brume et la bruine transformaient route, bois et ciel – du moins ce que vous pouviez en distinguer en une seule nappe de grisaille en train de précipiter comme si tout au monde eût été emporté par une tornade d’eau de vaisselle. / Elle le vit surgir du fond de cet horizon. (…) Là-bas, où ciel, bois et hauteurs se confondaient en une bruine qui rendait les lointains proches et les premiers plans lointains, semblant planer vers elle à travers l’air gris, il venait ! » La question morale s’entremêle à un grand roman du sentiment, des catastrophes qu’il provoque, des contradictions qu’il éclaire. Comme dans La Chambre de Giovanni de James Baldwin qui fait de l’abandon, de la fin apparente du sentiment amoureux, le contrepoint d’une thèse morale qui ne s’affirme jamais avec l’évidence de la dénonciation, de l’engagement, du militantisme. On se souvient du héros, dans la maison qu’il loue dans une Provence grise et froide, qui sait que Giovanni va mourir guillotiné, qui l’a abandonné. On se souvient aussi du très beau commencement de ce roman, de la sensualité entre les deux adolescents, l’été, dans la chaleur torride de New York. James Baldwin est, assurément, l’un des grands écrivains qui ont dérangé l’Amérique. A la fois par ses engagements, discutables souvent, que par la force contestataire de ses romans, au premier rang desquels Harlem Quartet occupe une place privilégiée. C’est l’autre Amérique qui vit dans ce roman, celle qui bouge, qui admet sa violence, qui lutte, qui revendique, qui se déchire. La violence n’est pas toujours le lieu d’une désunion, d’une scission, d’une opposition stérile. Les écrivains ne sont pas du côté de l’univocité, de la simplicité, des fausses évidences brandies comme des boucliers. 

Face aux discours stigmatisants, aux contre-vérités sidérantes, on peut aussi dire quelque chose de l’angoisse d’être ensemble et de la peur, de saisir en même temps ce qui fait corps et ce qui scinde, d’entrevoir le rôle de l’événement dans la psyché commune, d’en dire quelque chose de politique sans s’embraquer dans une pensée rigide ou obtuse. Le 11 septembre rompt quelque chose dans la vie américaine. Et les conséquences des attentats portent bien loin. Il faut lire le début du Projet Fanon de John Edgar Wideman, sans doute l’un des plus grands écrivains américains contemporains qui, en quelques pages, avec son histoire de livreur de FedEx et son colis qui contient un tête tranchée, dit probablement les choses les plus intelligentes possibles sur ce que cet événement a fait à ce pays, à ceux qui y vivent, qui ne savent plus quoi faire et qui ont peur.  Mais je repense aussi aux enfants qui, dans L’Homme qui tombe de Don DeLillo, se demandent qui peut bien être ce Bill  Lawton dont tout le monde parle et à ces quelques lignes (je n’ai sous la main que la version en anglais) qui me font penser à ce que suggère McCann en décrivant la réaction de Douglass : « The world changes first in the mind of the man who wants to change it. The time is coming, our truth, our shame, and each man becomes the other, and the other still another, and then there is no speration. » Ce sont ces liens, ces enchaînements, cette relation que la littérature porte face aux discours haineux, aux amalgames, à la brutalité. Alors que Donald Trump est président de la nation la plus puissante du monde, il faut reconnaître ce qui advient, et puiser quelque chose, peut-être de la force, dans les livres. Dans Les Fous du roi de Penn Warren – encore lui ! – qui a tout dit de la politique, de ses élans, de ses fourvoiements, dans le grotesque et terrifiant Votez Robinson de Donald Antrim aussi qui met en scène la campagne d’un candidat effrayant dans une ville toute rose où rien n’est aussi propret qu’il n’y paraît. On relira aussi, dans l’ordre qu’on voudra, les textes du Au grain d’Amérique de William Carlos Williams, sur ces figures qui rompent l’ordre et font dévier notre regard, pour tout repenser. Face au temps présent, à la démagogie, à l’égo-manie envahissante, aux propos sans queue ni tête, au grand n’importe quoi qui nous effraie, face au charivari de la folie politique qui masque la complexité, la fait s’estomper, il ne faut ni demeurer figé, ou dans la simple réaction, mais au contraire s’employer à se penser, soi, les autres, ce qui s’entretissent entre les êtres, à reconnaître quelques phares, pluriels, qui soudain éclairent, un instant, l’obscurité. 

Hugo Pradelle



 

Livres cités dans cette chronique : Donald Antrim, Votez Robinson (L’Olivier) ;  James Baldwin, La Chambre de Giovanni (Rivages) et Harlem Quartet (Stock) ; Russell Banks, Pourfendeur de nuages (Babel) ; Truman Capote, De sang-froid (Folio) ; Stephen Crane, La Conquête du courage (Sillages), Le Bateau ouvert et L’Arpent du Diable (Mercure de France) ; Don DeLillo, L’Homme qui tombe (Babel) ; Frederick Douglass, La Vie de Frederick Douglass, esclave américain, écrite par lui-même (Gallimard) ; John H. Griffin, Dans la peau d’un noir (Folio) ; Chester Himes, Hier te fera pleurer (Gallimard) ; Colum McCann, Transatlantic (Belfond) ; Robert Penn Warren, La Grande forêt (Stock), Les Rendez-vous de la clairière (Babel) et Les Fous du roi (Phébus) ; John Edgar Wideman, Le Projet Fanon (Gallimard) ; William Carlos Williams, Au grain d’Amérique (Bourgois).