Par André Gabastou

 

CRITIQUE / LIVRE

 

Jorge Carrión, Librairies. itinéraires d’une passion, traduit de l’espagnol par Philippe Rabaté,
Paris, Éditions du Seuil, 2016, 319 p., 22 euros.

 

La célèbre nouvelle de Jorge Luis Borges, « La Bibliothèque de Babel » commence ainsi : « L’univers (que d’autres nomment la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d’aération bordés par des balustrades très basses ». Ce qui surprend tout d’abord, c’est l’inversion interne qui apparaît dans le sujet, Borges aurait pu en effet très bien dire : « La Bibliothèque (que d’autres nomment l’univers)… », puisque dans son imaginaire les deux se confondaient. S’il ne l’a pas fait, c’est peut-être pour conférer à la bibliothèque une valeur superlative pourtant immédiatement atténuée par deux phrases qui viennent peu après : « À droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L’un permet de dormir debout ; l’autre de satisfaire à ses gros besoins ». Ce retour au réel, du réel, par sa désinvolture confondante, son humour, désacralise en partie l’inhumanité de sa bibliothèque. La bibliothèque à laquelle l’écrivain espagnol Jorge Carrión, né à Tarragone en 1976, essayiste, auteur de récits de voyage, romancier (il vient de publier un roman au Seuil) oppose la librairie, éphémère, volatile, œuvrant dans le transitoire, donc déconsidérée par les hautes instances universitaires et certains écrivains à l’instar de Mallarmé qui n’hésitait pas à écrire : « Le discrédit, où se place la librairie, a trait, moins à un arrêt de ses opérations, je ne le découvre, qu’à sa notoire impuissance devant l’œuvre exceptionnelle ». À l’opposé du rêve mallarméen d’un monde aboutissant à un Livre, Borges a toujours considéré tout texte comme un brouillon, un écrit jamais définitif que n’importe quel autre auteur pouvait reprendre à son compte, s’inscrivant à sa manière dans l’une des grandes préoccupations de la modernité, la « mort de l’auteur », et apportant ainsi sa contribution hispanique au moulin de Carrión. 

L’ouvrage de celui-ci, construit sur cette opposition entre bibliothèque et librairie, illustré de photos un peu ternes comme il est devenu d’usage avec W. G. Sebald et Alberto Manguel, relate la pérégrination d’un auteur qui a entrepris pendant de longues années un tour du monde des librairies, assistant à la disparition de certaines, à la résurrection d’autres, ou à la création de nouveaux établissements prometteurs.

Chez Jorge Carrión, nulle recherche d’effets, nulle préoccupation esthétique dans l’énoncé, on y lit plutôt une déambulation sentimentale et solitaire, se nourrissant d’anecdotes parfois très connues, parfois moins, sur Adrienne Monnier et Sylvia Beach par exemple, ou la Beat Generation à San Francisco et à Paris, faisant tout de même une place de choix aux librairies mythiques ou quasiment inconnues du monde hispanique comme celle d’Ávila à laquelle il voue un culte particulier d’autant plus étonnant qu’à l’ombre des remparts qui entourent la ville elle passe inaperçue.

Cet art de digression ne s’écarte tout de même pas jusqu’à la dispersion du fil qui relie les librairies visitées et fait apparaître le rôle majeur qu’elles ont joué dans le commerce des idées aux fins les plus variées et antithétiques, de la propagande politique (on y apprend que Mao Zedong avait ouvert une librairie dans sa jeunesse alors que, quarante-six ans plus tard, l’une des tâches essentielles de la Révolution culturelle sera de brûler des livres) au simple divertissement du flâneur le moins engagé dans les troubles de son temps.

On peut dresser de la librairie, s’édifiant sur des sables mouvants, se débattant dans des enjeux commerciaux, soumise à l’air du temps, une cartographie à rectifier en permanence, à l’opposé de la bibliothèque qui, au contraire, cherche à fixer le livre à jamais. Jorge Carrión écrit : « Tandis que la Bibliothèque s’obstine à se souvenir de tout, la librairie sélectionne, écarte, s’adapte au présent grâce à un nécessaire oubli ». Elle est un « passage » qui « condense le monde » à un moment précis, ce qui veut dire que le livre de Carrión est appelé à devenir aussi caduque que le monde qu’il décrit.

Le sachant, le lecteur fervent n’en prend pas ombrage et se repaît de l’évocation ou de la citation de lieux de prédilection, par exemple la Central de Callao inaugurée à Madrid en 2012 dans une demeure palatiale, Le Bal des Ardents à Lyon, la librairie de Michèle Ignazi à Paris blottie dans une rue un peu à l’écart du Marais…

Outre un index onomastique, la table des matières de l’ouvrage comporte une sitographie, une filmographie et une bibliographie dont on est reconnaissant à l’auteur d’y avoir songé.

André Gabastou