par Alexandre Mare

 

Colson Whitehead
Underground Railroad
Traduit de l'américain par Serge Chauvin, Albin Michel, 416 p., 22,90 €



Ce sont de longs tunnels sans lumière, sans aucun panneau, sans aucun paysage à regarder si ce n’est les parois interminablement sombres des entrailles de la terre. Ce sont des milliers de kilomètres dont l’on ne sait pas grand chose, creusés par l’on ne sait pas qui, depuis l’on ne sait trop quand. Des milliers de kilomètres creusés dans le sol des états-Unis, d’où l’on accède, de part en part d’un réseau, en soulevant des trappes, dissimulées le plus souvent sous un tapis dans une pièce de quelques maisons isolées. Et, en bas de marches abruptes taillées à même la roche, ce sont des rails, des aiguillages rudimentaires, des locomotives, des wagons plus ou moins confortables, des conducteurs, des gares sommaires et des quais – allant du plus simpliste au plus savamment aménagés si le propriétaire de la maison du dessus est un passionné de décoration. Tout cela, c’est un réseau. Un chemin de fer clandestin qui permit à des milliers d’esclaves, de se sauver des états ségrégationnistes pour remonter vers les états du Nord, avec le Canada pour horizon. 

Si ces tunnels de l’underground raillroad sont une légende, il n’en ont pas moins existés et servent au décor du sixième roman du new-yorkais Colson Whitehead qui en fait un réseau sans doute plus organisé, plus construit et plus souterrain qu’il ne l’était. Il a fallu, raconte Whitehead, seize années pour qu’il ose se lancer dans ce grand récit. Seize ans, c’est justement l’âge de la fille de Mabel, Cora, l’héroïne de cette histoire. Comme sa mère avant qu’elle ne réussisse à s’échapper, Cora ramasse le coton dans la ferme Randall, tenue à coup de trique, durant la dernière période de la préhistoire américaine, la guerre de Sécession. Dans les années 1850, dans l’état de Georgie comme ailleurs dans le Sud, Il n’y a que trop de place à la solitude dans les champs de coton où le commerce esclavagiste est florissant. La Georgie, pour mémoire, c’est cet état du Sud calme et paisible qui sert de décor à Autant en emporte le vent. Plutôt: calme et paisible pour toute famille dominante blanche. Et puis, seize ans, c’est aussi l’âge de Scarlett O’Hara, l’héroïne agitée du roman de Margaret Mitchell publié il y a tout juste 80 ans – et l’on ne pourrait imaginer que ces coïncidences seraient fortuites pour ces deux livres qui ont reçu chacun le prix Pulitzer. 

Cora, donc, est esclave dans la ferme Randall. Au final, une ferme avec son lot d’agressions, d’humiliations, de viols, de coups de fouets. Un ordinaire esclavagiste, où, pour citer Billie Holliday presque un siècle plus tard, éclosent du haut des arbres ces Strange fruit, des pendus, noirs, qui dansent à la vue de tous. C’est même parfois la réjouissance hebdomadaire. Cora, d’une fenêtre, verra ses amis qui l’on aidés à fuir être ainsi sous les hourras de la foule des familles, hissés bien hauts. La force de l’écriture Whitehead, c’est de décrire, avec réalisme, une grande fresque du quotidien. Un quotidien de la peur.

Cora a donc fuit les champs de coton. Avec peu d’espoir cependant: les fugitifs sont rattrapés et capturés, trahis par les leurs, ou simplement dans l’impossibilité de déchiffrer les étoiles qui pourraient les guider, «s’enfonçant ainsi plus avant dans le labyrinthe de la servitude». Débute alors un long périple, vers le Nord, en empruntant cet étrange train dont elle pensait d’abord qu’il n’était  qu’une fable pour endormir les enfants en leur promettant des jours meilleurs qu’ils n’auront sans doute pas. La première fuite, c’est celle qui conduira Cora en Caroline du Sud. Plus libre? Peut-être y aura t’il moins de fouet. Peut-être même sera-t’il possible de marcher sans entraves dans les rues des grandes cités, voire même de monter son commerce. Mais est-on vraiment libre dans cet état qui vient de lancer un vaste programme de santé publique pour instruire les populations noires d’une nouvelle méthode chirurgicale consistant à sectionner les trompes des femmes pour contrôler les naissances?

Fuir, apprendra Cora, c’est toujours avoir derrière soi, d’état en état, les chasseurs d’esclaves, mandatés par les propriétaires, en échange d’une somme rondelette et pour les esclaves récupérés, d’être l’objet de quelques tortures publiques – pour l’exemple – et une pendaison, elle aussi, exemplaire.

En attendant, du travail il y en a. Quelques bonnes âmes en proposent. Ainsi celles qui pensent que pour aider à instruire le peuple ignorant, il faut leur montrer ce qu’est l’esclavagisme du Sud et, exposer dans des dioramas d’anciens esclaves, comme Cora, qui viendront prendre la pose de ce que les organisateurs s’imaginent de leur vie. Rejouer sa vie, pour de faux. Pour de vrai.

Pour s’échapper encore, aux faveurs de la nuit et des passages du train, Cora reprendra l’Underground Railroad, s’échappant toujours plus au Nord. Un train qui transportent des fantômes – il y a une part d’écriture fantastique dans ces épisodes de voyage au secret, chez Whitehead – revenant à la vie, à l’instar de Cora.

Alors, qu’est ce que Underground Railroad? Un roman? Un livre d’Histoire? Il est sans nulle doute un grand roman sur un épisode de résistance d’avant la guerre de Sécession et ses célèbres héros. Ici, ce ne sont que des hommes, discrets, anonymes dont il ne reste aujourd’hui qu’une ébauche de souvenir. Underground Railroad, dit aussi autre chose, et prend dès lors la littérature à témoin: s’il y a, entre Autant en emporte le vent et ce livre, une manière différente d’envisager un roman sur l’esclavagisme – ne serait-ce qu’en changeant de point de vue –, il reste un long travail à accomplir pour rendre plus visible encore l’histoire des résistances noires qui s’écrit, parfois, encore au présent. «Si vous voulez voir ce qu’est vraiment ce pays», dit un des personnages de Whitehead, «il n'y a rien de tel qu’un voyage en train. Regardez au-dehors quand vous filerez à toute allure, vous verrez le vrai visage de l’Amérique». C’était une blague, donc, depuis le début. Il n’y avait que des ténèbres aux fenêtres durant ces voyages, et il n’y aurait jamais que des ténèbres. §

 

 

Texte paru dans le journal critique Hippocampe n° 29 (novembre-décembre 2017)