par Michel Ménaché

 

Julien Delmaire
Minuit, Montmartre
Paris, Grasset, 2017, 224 p., 18 €

 

Julien Delmaire, poète, slameur, s’est fait connaître avec un premier roman, Georgia (Grasset, 2013) qui a remporté le Prix de la Porte Dorée. Son deuxième récit, Frère des astres (Grasset, 2016) a reçu le Prix Spiritualité d’aujourd’hui. De livre en livre, cet auteur singulier, né en 1977, affirme ses dons exceptionnels de conteur-poète. Dans Minuit, Montmartre, il s’est inspiré de la dernière période de la vie du peintre et caricaturiste anarchiste Théophile Alexandre Steinlen, à partir de l’irruption dans son atelier de Masseïda, jeune femme sénégalaise en détresse, exilée et malmenée depuis l’enfance, qui deviendra, dès 1909, son modèle, sa gouvernante et enfin sa légataire. Le récit est rythmé, très visuel, grâce à des images aux tonalités noires ou flamboyantes. Delmaire campe les modèles du peintre tels qu’on les découvre dans l’œuvre de l’artiste.

Mais, surtout, Delmaire excelle à les mettre en mouvement dans le Montmartre «Belle Époque» du stupre et de la misère, de la révolte libertaire avant, pendant et après les désastres de la Grande Guerre…

Quand elle apparaît dans la vie de l’artiste, Masseïda découvre un Steinlen passé de mode, découragé, «prolo de la mine de plomb», mis à l’épreuve d’un «hiver de vampire» tandis que «la misère se tenait aux abois»! La jeune femme, consciente que «son reflet dans le regard des mâles valait de l’or» se refuse à la prostitution mais accepte de «vendre son reflet» pour relancer le peintre. Le désir du vieil homme est sublimé en partage esthétique et charnel. Lui qui fut partisan de l’amour libre, devient possessif et jaloux. Ses dessins à nouveau se vendent sur les quais, s’exposent. Il renaît aux couleurs, à la peinture de chevalet: «Il fallait se jeter dans la fournaise, accepter le risque qu’impliquait la couleur, cette sorcière qui vous nouait les tripes, vous chavirait le cœur […] Ce que les tubes contenaient, c’était de la lave, des saisons liquides.» Entre désespoir et fascination, le nu palpite sur la toile: «Le ventre de Massa. Vésuve clandestin. Terre brûlée […] Les seins de Massa. Bijoux de la Terre. Ocre sombre. Ebonite. La couleur n’existait plus, pure condensation de l’obscur, elle ruisselait sur la toile comme sur le toit d’une prison.» Mais Masseïda ne vit pas une idylle avec le peintre, elle le soutient moralement, lui offre son corps et sa tendresse, «caresses pour supporter le monde.» Au dehors, elle est confrontée quotidiennement au racisme ordinaire, à la violence des maquereaux. Elle découvre aussi l’ardeur du désir, avec le Martiniquais Pampelune, gigolo homosexuel, modèle et prostitué à ses heures, qu’elle perdra, engagé volontaire dans les rangs des tirailleurs noirs au service de la grande boucherie patriotique. Elle s’abandonne de plus en plus souvent à l’absinthe…

La satire sociale de l’artiste n’est pas exempte de scènes de misère poignantes et révoltantes. Steinlen n’est pas seulement l’affichiste du Chat Noir, le caricaturiste mordant, l’artiste des mœurs et de la rue, il reste aussi, en souvenir de la Commune, le militant anarchiste aux côtés de figures célèbres, Félix Fénéon, Jean Grave, théoricien libertaire, Marcel Legay, chansonnier mort dans les tranchées, etc. Même quand, à l’instar de Valloton, témoin de la guerre, Steinlen représentait le peuple de Paris en armes, «sous son trait, les soldats redevenaient des prolétaires.» Mais la presse modifie parfois les titres de ses dessins, «arnaque patriotique» qui le met en fureur… 

Les fantômes du génial nabot, Toulouse-Lautrec, et de son modèle, «La Goulue», reine déchue de la nuit montmartroise font une brève apparition dans la vie mouvementée de l’ancienne petite cireuse de chaussures de St Louis du Sénégal.

Les chats de l’artiste, Vaillant et Mektoub, sont des alliés errants de Masseïda, parfois à la lisière du récit fantastique, quand Vaillant éborgne de ses griffes Francis, le tueur de l’ombre,  en train de violenter la jeune femme qu’il menace, rasoir levé, de mutiler du «sourire de Pigalle…» 

Enfin, métaphore du vieux Montmartre dont le maquis a été incendié, un des derniers allumeurs de réverbères ponctue le récit des traversées nocturnes du quartier populaire en train de se métamorphoser avec les constructions modernes anéantissant les façades de bois, les nouveaux propriétaires éboulant les baraques lépreuses, les grands chantiers frayant la voie au métropolitain, etc.

Le lecteur savoure le récit en construisant le film à la fois sombre et flamboyant, fantasque et fantastique, qui s’anime de page en page entre les lignes… Les dialogues à la hauteur de ceux d’un Michel Audiard, par la verve et la verdeur, nous font vivre chaque scène, dramatique ou carnavalesque, avec une intense émotion ou une hilarité subite. Le roman de Julien Delmaire promet une audacieuse adaptation cinématographique en clair obscur... §

 

 

Article paru dans le journal critique Hippocampe n° 29 (novembre/décembre 2017)