Nous publions ici quelques photographies de David Collin, prises en 2016 à Shillong (Inde), qui peuvent rentrer en résonance avec son texte "Frankenstein à Shillong" qui vient d'être édité dans le volume Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, chez Hippocampe éditions. Nous avons décidé de ne pas publier d'images au sein du livre, l'écriture suscitant par elle-même de nombreuses images mentales. Mais en guise d'appel, nous en réunissons quelques unes dans ce deuxième fil photographique numérique avec trois extraits du texte.

 

 


 

Une ville est un enchevêtrement d’énigmes, de signaux et de gestes. Shillong n’est pas indienne. On la croirait népalaise ou tibétaine. De hauts trottoirs rayés en noir et blanc ponctuent les pas, dessinent des pointillés dans la rue. À Shillong, on ne trouve pas les habituels repères culturels pour qui pense connaître l’Inde. Pas de temple ou si peu, les regards sont différents, les visages viennent d’ailleurs, les rythmes changent, les attitudes restent à déchiffrer. 

Shillong n’est pas une destination touristique, son nom n’évoque rien aux voyageurs, sa légende est à fonder ou à garder secrète. 

Chaque quartier est un organe, une respiration, une couleur. À deux pas de Laitumkhrah, le noir définit le quartier voisin. Comme dans le roman The Girl from Nongrim Hills, où Ankush Saikia raconte une histoire de trafic d’armes : guitariste de rock à Shillong, Bok aide son frère à se sortir d’une sale affaire.

Extrait de Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, livre paru chez Hippocampe éditions en février 2018 (postface de Claude Chambard).

 

 

 

 

 

 

Mickey vient tous les jours à pied et prend son rôle de guide au sérieux. À seize ans, il a la dégaine des quartiers branchés. Cheveux en brosse, casque sur la tête et démarche chaloupée, il écoute les Eagles. Il arrive à son travail en chantant à tue-tête Hôtel California. Il aime beaucoup l’Amérique. Parfois il s’enferme dans la grotte à plus d’un kilomètre de l’entrée. Accroupi seul sur un promontoire au-dessus d’un étang souterrain, Paul Mickey écoute de la musique dans la pénombre. Il peut rester là de longues heures à méditer, à guetter les sons mystérieux de la grotte, la respiration des fossiles, le souffle d’un vieux dragon. Pour un peu, je serais presque tenté d’écrire « The Life of Mickey ». Une légende. 

Mickey marche au bord des gouffres invisibles de Cherrapunjee, la ville la plus arrosée du monde, observant les touristes et lorgnant sur les petits tas de marchandises et les bouteilles d’alcool que des jeunes filles, assises au bord du chemin, proposent aux promeneurs. Ici des bâtons de cannelle dans un sachet, là du miel et quelques victuailles qui serviront pour un encas. Mickey achète un oeuf sans savoir que les anciens y pratiquaient la divination, et qu’il vient de croiser Frankenstein et Adolf Lou Hitler qui se baladent en famille. Mickey déchiffre une énième fois les indications à demi effacées qui conseillent aux touristes la prudence au bord du précipice qu’ils ne voient pas, et se met à chantonner Imagine en regardant les parapluies colorés des touristes japonaises qui se prennent en photo au milieu de rien.

Extrait de Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, livre paru chez Hippocampe éditions en février 2018 (postface de Claude Chambard).

 

 

 

 



Si l’on regarde de plus près, les petites baraques de Police Point invitent à participer au tirage d’une « Archery Lottery ». Chaque parieur choisit un chiffre entre 500 et 800. Pour en savoir plus, rendez-vous vers 16 heures près du Shillong Club, là où deux fois par jour une quarantaine d’archers tirent sur une cible en paille. Les membres des clubs d’archers se placent sous les préaux du terrain de tir conçu en demi-cercle. Accroupis pour tirer, ils s’entraînent en équipe, font des concours en tirant sur une cible très fine, gagnent de petites sommes, jusqu’au moment plus solennel du tirage de la loterie. Là, chacun prépare une vingtaine de flèches. Puis les quarante tendent leur arc et tirent en même temps, s’encouragent, tirent très vite parce que le temps est limité. Bientôt plusieurs centaines de flèches sont fichées dans l’épouvantail. Les juges comptent les piques, et inscrivent un nombre à trois chiffres sur une ardoise qui circulera à travers toute la ville. On vient de déterminer l’un des deux numéros gagnants de la loterie du jour. 

Quand certains observateurs étrangers déclarent que Shillong n’a aucun intérêt pour les touristes, on se demande ce qu’ils ont regardé, ce qu’ils ont vu réellement. Même s’ils n’ont pas assisté à la cérémonie spectaculaire des archers, ils auraient pu sentir battre le coeur de la ville, percevoir en la visitant le charme de ce qui n’est pas montré d’emblée, ce qui n’appartient à aucun tour-operator et qu’il faut débusquer jour après jour dans les méandres de la ville. D’ailleurs, l’un des intérêts majeurs de Shillong est probablement qu’on ne voit aucun touriste mais, plus que cela, que le touriste, s’il existe, est une composante discrète d’une ville cosmopolite par essence.

Extrait de Vers les confins - voyages, dérives, épiphanies, livre paru chez Hippocampe éditions en février 2018 (postface de Claude Chambard).