par Philippe Blanchon

 

Olivier Gallon, Comment va ta montagne ? 
Postface de Tatiana Nikishina
Paris, La Barque, 2017
64 pages, 14 euros

 

     Tenir. C’est bien de cela dont il s’agit. Tenir mais aussi retenir. Mais d’abord tenir le texte. Ce qui veut dire tenir le rythme – et en l’occurrence la tension singulière qui provoque cette mise en demeure. Demeure que serait le livre. Un lieu donc. Un livre parfaitement architecturé ne volant pas son nom et qui se peut être signé. Quatre pièces le composent. Composent la demeure que l’écrivain, progressivement, bâtit sous nos yeux. Progressivement, oui. Car, à peine rentrer dans la matière du livre, nous sommes invités à cheminer de concert. Le narrateur, faudrait-il plutôt dire autant que l’auteur, se fait aussi bien arpenteur que navigateur. 

    C’est le point central, qui, d’évidence, est mouvant. Fixe et en mouvement. Car ce parcours du texte est celui d’un cœur, d’un cerveau et d’un corps qui par son indétermination est possiblement son lecteur. Sans pour autant perdre sa singularité, mais la gagner précisément en semblant la perdre. 
    Voilà que les antagonismes, ceux que l’on présente tels, se dissolvent. Le mouvement est simultanément arrêt, la montagne gravie et descendue, la solitude grande mais des voix s’entendent.  Il y a adresse, nous l’avons dit. Pas seulement à nous lecteurs : à soi-même aussi. La question posée « Comment va ta montagne ? » est-ce qu’elle nous est destinée ou le narrateur se la réserve-t-il ? Les deux, bien entendu. Et à nous de la reprendre à notre tour.
L’adresse est aussi la prescience d’un lieu, encore. Ce n’est pas parce qu’il y a prescience que tout se confond en cet espace qu’il y a confusion. Non, la langue est claire, nette.  Adresse enfin du narrateur qui tient absolument son fil, d’un bout à l’autre. Serait-il le plus fragile et justement. Cela n’en est que plus remarquable.
     Nous avons dit indétermination, terme qui pourrait causer de la gêne, m’en causer en tous les cas. J’ai suffisamment dit ma difficulté devant une littérature qui ne nommait pas, dont nous ne savions rien des lieux ou qui utilisait des mots tels qu’arbres, oiseaux, sans préciser s’il s’agissait d’un saule ou d’un orme, d’un pinson ou d’une hirondelle. Cela m’a toujours posé question. 
     Mais voilà, dans ce livre, il y a absolue cohérence que nous ne sachions pas où se trouve la montagne ou l’espace liquide où la barque avance ou reste à l’arrêt. Parce qu’il y a là l’adresse nécessaire à tenir le livre au point que chacun de ses partis-pris se justifient de lui-même, dans la matière même du texte. 
     Le texte est ce lieu, sur un fil, la crête des vagues ou de la montagne. Le ténu tenu faisant taire les questions. Quant à l’arbre, il sera nommé, in fine, et pas seulement nommé, dénommé : un « platane dinosaure ». Son âge devient aussi important que son aspect. Age antédiluvien, aussi bien, du cœur et du cerveau en ses réseaux complexes. Il ne s’agit pas de voir l’arbre mais de percevoir avec la netteté d’une focale photographique un corps qui ne livrera que son mystère. Il ne fallait pas, donc, qu’il y ait irruption d’une nomination précise tout du long, c’est la langue qui se suffit de sa précision, en son adresse, pour donner à lire cette tension que nous avons dite dans le cheminement et la navigation. Les pas, les coups de rame, sont autant d’incarnations d’un narrateur individualisé, comme dans ses arrêts, dans ses appels et dans ses silences. Jusqu’à l’achèvement provisoire, suspendu nécessairement. Il n’y pas de confusion même si tout ici se confond, ne l’oublions pas, on passe une frontière pour trouver un nouvel espace et ainsi de suite, au point qu’il n’y a pas plus de bords que de côtes, mais la matière de tout lieu dont nous faisons l’expérience, comme somnambules et particulièrement aiguisés cependant. 

« Il était question d’une boucle. Un nœud coulant pourrait également faire l’affaire. En réalité – qui sait ce que cela recouvre exactement ? – son dessin présentait, simple apparence embaumée de sentiment défunts, d’arêtes qu’il aurait fallu toucher des yeux pour s’en rendre compte, tout un ensemble de détails ignorés que je n’avais pas même remarqués la première fois, et qui m’apparaissaient alors je ne sais comment ni pourquoi en ce jour, mais avec beaucoup d’intelligence s’il s’agissait de me rendre la tâche encore plus difficile qu’elle ne l’était déjà. Se perdre ou finir par perdre ce que l’instant d’avant, éveillés, les yeux distinguaient encore, n’en précipite que davantage cette découverte – coupure opérée dans la perception – dans la disparition. »

     Nous savons ce que nous ne savons pas. Une courbe ne se clôt jamais tout à fait, un point rejoint un point et pourrait dessiner un cercle, mais, avant la rencontre, le point se doit de commencer une courbe nouvelle. Dans l’architecture du livre qui s’invente, pas de cercles, ni de spirales : une nouvelle géométrie. La demeure y perd subtilement ces limitations. Ce sont ces courbes qui avancent, se font, se défont, sans cesse et à la fois, partant du même point ou de tous les points imaginables.  Y entrer, c’est entrer dans le monde. Dans le réel. Y venir, c’est y revenir, comme tenir le texte c’est retenir ce réel, qui échappe et revient. On n’ose plus guère pourtant parler de réel. Excès d’intelligence ou défaut ? Je pense alors à ces mots du Manifeste Obèriou (Association pour l’Art Réel) : « Les gens sont réels et concrets jusqu’au cœur » et que l’on se remémore ou reprenne les travaux de ses poètes russes pour revenir sérieusement à cet enjeu.
     Ce qu’il faut percevoir, plutôt que comprendre, c’est la diversité de ce réel dans son unicité. C’est sa faculté à se développer sans cesse, à muter tout en semblant immuable. La poésie incarnerait ce phénomène qui nous bouleverse comme ces textes que nous nous lisons dépassant la question des partis-pris propres à nos idiosyncrasies. C’est la réalité de la poésie, simplement, qui nous rend à notre réalité.

« Don. C’est un don. Au gré, disons au gré, de l’intensité de ses apparitions autour d’images ennemies tour à tour noyées. Cette forme est bleue, pareille à la mer bleue et blanche quand elle est bleue et blanche, et elle est imparfaite, quoique, dans son genre, tout aussi bien parfaite. Cela dit, il n’était déjà plus temps d’y songer. Voici qu’un autre sentiment emportait, une pensée comme qui dirait, mais alors une pensée à laquelle il eut peut-être mieux fallu résister, qui toutefois formée ne s’ignorait plus : « venir » ne peut seul venir à bout de ce qui arrive, il lui faut se confondre avec « revenir ». »

 

Philippe Blanchon