Par Michel Ménaché

 

Ysabelle Lacamp, Ombre parmi les ombres 
Paris, éditions Bruno Doucey, 2017, 16 €



     Célèbre « dormeur éveillé », détenu dans le camp de Terezin (« Theresienstadt »), jusqu’à sa libération par les troupes soviétiques, le fantôme de Robert Desnos, à demi-aveugle, en train de mourir du typhus, passe sa vie en mémoire comme si sa parole inspirée, réconfortante et joyeuse jusqu’au bout de la terreur, triomphait encore de la barbarie. Et c’est aussi un rapport bouleversant sur ce camp, « République des enfants de Terezin », ou encore « paradis offert aux Juifs par Hitler », énorme duperie qu’Ysabelle Lacamp donne à voir, avec son organisation, ses décors en trompe-l’œil carnavalesque, destinés à abuser les représentants de la Croix-Rouge, à masquer ce qui se tramait dans cette ville forte édifiée en forme d’étoile à six branches. Architecture cynique en guise d’antichambre de l’extermination nazie… Dans cette « Babel du désespoir », principalement assignée à la détention des enfants et des artistes, la romancière a créé le personnage de Leo Radek, enfant juif raflé à Prague, fasciné par la parole inspirée et enjouée du poète résistant. D’emblée, ce jeune Leo se présente, in situ, comme témoin sur le vif : « Mais oui, fouillez votre mémoire, souvenez-vous […] s’il vous plaît, pour eux, pour le poète, creusez donc la fosse oublieuse de l’Histoire ! »

     Le camp est libéré le 5 mai 1945, comme Prague, trois jours seulement avant la Victoire sur l’Allemagne nazie… A l’annonce de l’approche de l’Armée Rouge, les gardiens et les SS ont encore assassiné des survivants en masse, abandonnant partout des entassements de cadavres et d’agonisants. Leo, épuisé, affamé, délire. Culpabilité de survivre parmi : « ces pierres qui hurlent, ces murs qui se hérissent de mains comme autant de fleurs de chair boursouflée dressées pour mieux m’accuser, me désigner moi, l’indigne survivant qui n’a pas su mourir comme ses frères. Un collabo de la vie en quelque sorte…» Sauvé par les libérateurs, tantôt il monologue, tantôt il s’adresse directement au poète. Il comprend que ce qui a aidé Desnos à tenir,  ce sont les lettres de Youki, « ton unique parcelle d’intimité, le seul bien te reliant à la Terre qui te permettait de garder ton humanité. » Au milieu de la vermine qui les ronge, Desnos à bout de force blague encore, il se souvient à brûle-pourpoint d’un des slogans publicitaires qu’il imaginait à Paris pour gagner sa vie : « L’express s’en va, les lentes restent. Marie-Rose, la mort parfumée des poux ! » Leo sait que sa place est « au chevet de l’homme aux yeux de lac profond. » Les souvenirs du poète resurgissent « grâce à ce gosse tombé du ciel » qui le fait parler comme pour se projeter à ses côtés dans la France d’avant l’occupation allemande.  Dans sa première vie, le matricule 185443 participa à l’aventure surréaliste en virtuose de l’improvisation et du rêve éveillé avant de faire partie des exclus du Second Manifeste. Humoriste provocateur, Desnos imaginait des cercueils avec une trappe de sortie ! « Quel beau pêcher en fleur que la jeunesse », lançait-il… Et Leo de s’exclamer : « C’est ça ton miracle ! Faire rire dans les pires situations. Faire oublier l’horreur et la désolation… » 

     Premier signe inquiétant du basculement de l’Europe dans le carnage international qui s’annonçait, la mort tragique de Lorca, « frère d’âme », « le soleil assassiné ». Desnos, poète sans parti s’engagea dans le Comité de vigilance des intellectuels contre le fascisme. Il ne trahira pas son combat, celui de la poésie, de la liberté et de l’amour… Puis vinrent les lettres anonymes, la dénonciation du poète « philoyoutre » dans la presse collaborationniste par le traître trouble Laubreaux, l’aboyeur à la botte de Céline. Desnos arrêté, convoyé d’Auschwitz à Buchenwald, puis livré à Terezin, dans le « Convoi des Tatoués ». Dans l’infortune, son tatouage au bras par Foujita lui conférait quelque prestige… Plus que Youki, inconstante fugueuse, partagée un temps avec le peintre japonais, c’est la silhouette décharnée d’Yvonne qui s’impose à l’agonisant, Yvonne, « verre filé fêlé », ravagée par l’opium et l’alcool, chanteuse « à la voix de cristal, […] voix qui ne faisait qu’exorciser son monstrueux secret », un viol collectif par des soldats en furie… Le fameux poème de Corps et biens publié en 1926, retrouvé sur lui, copié sur un bout de papier, c’était pour Yvonne, « la fille de l’Océan », qu’il l’avait écrit vingt ans plus tôt : J’ai rêvé tellement fort de toi / […]  Qu’il ne me reste rien de toi. / Il me reste d’être l’ombre parmi les ombres… Vision prémonitoire qui fournit au roman d’Ysabelle Lacamp son titre !  

     Outre les éléments biographiques sur Desnos qu’elle relate par le truchement de Leo, l’auteure a réuni une documentation très intéressante sur la singularité de ce camp de transit où un simulacre de scolarité et une intense activité artistique contournaient la stratégie en faux-semblant mise en place par les nazis pour orchestrer leur propagande mensongère au-delà des frontières. Des personnalités fortes de détenus avaient pu établir une organisation parallèle, audacieuse dans le dénuement, avec des professeurs, des tuteurs, qui guidaient la formation des enfants. Ainsi, des intellectuels internés ont joué un rôle d’antidote face à la machinerie génocidaire, notamment Edelstein pour la conception et les règles de cette « république des enfants », Eisinger, brillant professeur qui engagea les élèves du camp à créer leur journal, Vedem, « à  la barbe des nazis ». Des auteurs et compositeurs juifs étaient joués lors des concerts et représentations théâtrales improvisés, « l’art était devenu la drogue du ghetto. » Il permettait d’endurer les privations matérielles et affectives au seuil du monstrueux massacre programmé… Cas exceptionnel, Hans Krása créa et monta sur place un opéra d’enfants, Brundibar, qui est encore joué aujourd’hui à travers le monde... Envers du décor, les enfants interprètes étaient régulièrement renouvelés, les nouveaux arrivants remplaçaient ceux qui étaient convoyés vers Auschwitz et autres camps d’extermination. 

     Pour Desnos, reconnu in extremis par le jeune étudiant lettré Josef Stuna, c’est la fin… Leo Radek, à regret, s’efface. Le poète peut entrer dans la légende ! Ysabelle Lacamp, avec son talent de conteuse, son attention constante à la véracité des faits historiques et biographiques, donne là une fiction d’une haute tenue, aussi bouleversante que fidèle à la lettre et à l’esprit du poète, qui révèle des facettes multiples d’un poète étincelant de l’aventure surréaliste… 

 

Michel Ménaché