par Hugo Pradelle

 

 

 

A. Amérique 

Ah là ! l’arrivée dans le port de New York, la statue de la Liberté qui surgit, Ellis Island, la pointe de Manhattan, la vie nouvelle, l’aventure, les appétits américains que décrit Dos Passos à son amoureuse française, qui s’incarnent, soudain. Quand Blaise Cendrars, le voyageur génial de La Prose du transsibérien, rejoint, lui aussi, son amoureuse, après le tumulte paisible du voyage, sur cet océan qui pourrait être la Suisse, dit l’(anti)aventure du (re)commencement : « C’est comme si j’avais passé d’un monde à l’autre. (…) Et maintenant, inquiet, l’oreille cherche de saisir, l’œil de fixer, au ras des flots, dans un lointain brumeux, la prédestination de mon avenir. L’âme tire du néant, épingle au fond des nuits, un phare, puis un autre, puis encore un petit feu, un tremblotant falot et, déconcertée, par un méandre dardanellesque, arrive, déçue, au port. C’est une nouvelle naissance ! Je vois des feux briller, comme à travers l’épaisseur de la chair… Je me souviens, je me souviens des splendeurs apparues… Vais-je crier ainsi qu’un nouveau-né ? »

Blaise Cendrars, Mon voyage en Amérique 

 

B. Battambang

Près de Savannakhet, une mendiante vend son enfant. Anne-Marie Stretter s’en souvient, le raconte à Peter Morgan. Ce souvenir revient, reviendra, toujours. C’est la mélopée de  Battambang. On en est obsédé, enivré, véritablement. Comme par les noms qui résonnent sans fin dans ces livres, inoubliables : Mékong, Savannakhet, Pursat, Tonlé-Sap, Phnom Penh, Kompong-Chnam, Sadec, Vinh Long… 

Marguerite Duras, Le Vice-consul & India Song

 

C. Collection 

En retournant fureter dans le Robert : la collection, assemblage, accumulation, présentation simultanée, similitude, cohérence… L’Imaginaire c’est un peu ça : l’assemblage esthétique de l’à-côté. Non pas encore de la marge, mais des livres qui font retour. Une collection dans laquelle (presque) tout est bon à prendre, à lire. On laisse le hasard advenir, on lit les yeux fermés. Ils sont reconnaissables les livres de cette collection. Elle est un peu celle des obstinés. Lire des livres qui font de la langue le corps du livre, espèce de chambres hantées, cabinets de curiosités. On y vagabonde, on s’y laisse attraper. C’est une collection chasseresse. Et le gibier est beau. Dans le labyrinthe de l’imaginaire, on entend des échos de voix, on voit des livres qui luisent dans le néant du monde. Enfin. 

 

D. Dénouement

Dans Ostinato : « Il tourne devant les miroirs pour cacher sa figure. Tout proche est le grand âge où, n’ayant plus le cœur de prendre part au monde ni de retrouver en-deçà ce qui était le mouvement et la vie, il sentira amèrement mêlée aux désordres du corps la froide présence des choses, quel que soit le lieu de son effondrement solitaire, comme dans le coin d’une salle d’attente, jusqu’à la nuit parlant encore il parlera aux murs. S’y enfermer avant l’heure pour entendre sa voix mourir avec lui serait le seul et vrai dénouement : tout ici fut voué dès l’origine à ne prendre fin que par défaut. »

Louis-René des Forêts, Ostinato 

 

E. Eté 

Hans Magnus Enzensberger interroge ce que c’est qu’une vie, comment on la raconterait, comment le roman s’y impose, plastique, mobile, ogre dont l’appétit ne connaît pas de fin. Dans Le Bref été de l’anarchie, il raconte la vie de Durruti sous forme de collage, de montage, faisant de la contradiction des formes, des sources, du langage même conçu comme une composition, le moyen de dire l’histoire et de savoir qu’on ne peut la dire. Comme il le fera plus tard dans Hammerstein, il se glisse près de l’événement en sachant qu’il échappe, que « ce qui est passé est passé », que l’on ne peut connaître, un peu, que les bribes d’une « bouche collective » qui nous mange et nous vomit sans cesse, lucides face aux ombres immenses qui nous surplombent. 

Hans Magnus Enzensberger, Le Bref été de l’anarchie

 

F. Fuites

J’ai dix-sept ans, un jour d’été, je lis Le Procès Verbal. La « toute petite fois » d’Adam Polo me saisit ; je ne l’oublierai jamais. Par-dessus, on voit le visage de Le Clézio, jeune, près de la voiture, cette beauté irréelle, frappante, comme un soleil d’Asie. J’avais lu, Onitsha plus tôt (et c’est peu dire que j’ai aimé Fintan !), et des nouvelles, Lullaby, et puis La Quarantaine et Le Chercheur d’or. Pas encore Désert, ni rien de sa jeunesse. Je ne connaissais pas les romans plus expérimentaux, ce cycle assez effarant d’audace qui décompose la furie du monde moderne, son oblitération derrière ce qui s’impose, derrière les signes. Comment, quand on a dix-sept ans, qu’on est peut-être trop sérieux, échapper à ces mots, à la fin du premier chapitre du Livre des fuites : « Comment échapper au roman ? / Comment échapper au langage ? / Comment échapper, ne fût-ce qu’un fois ; ne fût-ce qu’au mot COUTEAU ? »

J.M.G. Le Clézio, Le Livre des fuites

 

G. Griffonnages

Je m’étonne d’à quel point certains volumes sont constellés d’annotations, des passages soulignés, des remarques quasi illisibles dans les marges, beaucoup. 

 

H. Hugo

Pas moi, l’ego ne va pas jusque-là ! Von Hofmannsthal. 

Hugo von Hofmannsthal, Andreas et autres récits 

 

I. Impressions 

Les collections nous font des impressions. Parfois très fortes. Les GF que nous lisions à l’école par exemple, les moins chers, souvent bien faits, avec un papier très blanc, un lettrage trop petit et des illustrations hideuses. L’Imaginaire a adopté pendant longtemps une espèce d’inconstance de ce côté-là – tantôt les volumes sont soignés, aérés, tantôt ils ont cet air d’avoir été écrit à la machine à écrire, un peu baveux. J’avoue aimer cette sorte singulière de diversité, d’irrégularité, de désordre. La lecture, décidément, est hétérogène. 

 

J. Je

Le plaisir de composer un abécédaire subjectif de ses lectures, de ce qui traverse l’esprit. Quand on met en scène ses lectures, ses envies, ses jouissances, ses bons mots ou son mauvais esprit. Qu’on pique sa mémoire de lecteur, qu’on feuillette le grand album de sa bibliothèque, idéale ou pas, le truc formidable, c’est qu’on peut dire, vraiment, « je » ! 

 

K. Kafka

Pendant longtemps, je n’ai pas réussi à lire Kafka. Jeune, au lycée, cela m’ennuyait. Je n’y comprenais presque rien. L’écriture me paraissait sèche, trop aiguë. Et puis, souvent, ce n’était pas fini, cela semblait suspendu. Trop jeune pour les ruptures probablement. Je me suis entêté, j’y suis revenu souvent, toujours avec le même sentiment de frustration, d’échec. Jusqu’à ce que, à 23 ans, je lise Le Poing dans la bouche et Le Recours de Georges-Arthur Goldschmidt, et puis ses autres livres La Traversée des fleuves, Un jardin en Allemagne. Il devait venir parler dans un séminaire à l’université. Et soudain, par la communion avec le traducteur qui traversait l’œuvre pour moi, qui me tendait une main généreuse, j’ai découvert Kafka. Et j’ai lu, en prenant le temps de m’y plonger, avec une obstination méthodique que je ne me connaissais pas encore, ses livres, passant d’une traduction à l’autre, toujours ébloui et inquiet, sachant que je n’en reviendrai pas. Je relis, dans Préparatifs de noce à la campagne : «  A partir d’un certain point, il n’y a plus de retour. C’est ce point qu’il faut atteindre. »

Franz Kafka, Préparatif de noce à la campagne

 

L. Liste 

On regarde sa bibliothèque, ivresse des titres : Perturbations, Auto-da-fé, Ultramarine, Marelle, Au cœur des ténèbres, Voyage babylonien, Miracle en Bohême, Mauve le vierge, Le Vice-Consul, Ballets sans musique, sans personne sans rien, Effi Briest, Les Boutiques de cannelle, Le Disgracié, Papiers collés, Eden Eden Eden, Absalon Absalon, Ecuador, L’Enfant brûlé, Héliogabale, Chez les heureux du monde, Le Calice de la vie, La Mort de Virgile, L’Habitude d’être, Le Bel été, L’Ancolie, Les Domaines hantés, Préparatifs de noce à la campagne, Jardin, cendre, Degré, Faust au village, Capitaine des sables, Le Bavard, Les Filles du pasteur, La Cloche de détresse, Nous autres, Les Tablettes de buis d’Apronenia AvitiaNerrantsoula, La Plage de Scheveningen, Les Dernières nuits de Paris, Denier du rêve, La Fuite sans fin, Le Livre des êtres imaginaires…

 

M. Milena 

Le 9 juillet 1920, un vendredi, Franz Kafka, écrit à Milena Jesenská : « Ecrire quoi que ce soit me paraît vain, et l’est. »

Franz Kafka, Lettres à Milena

 

N. Non

Michaux disait : « Donc, c’est non. » Le refus, essentiel, le prefer not to. Eh oui, par moments, ou sur la longue durée, il y a des livres que l’ont n’a pas envie de lire. Pour de bonnes et de mauvaises raisons : L’Homme couvert de femmes de Drieu (dont j’aime seulement le Rêveuse bourgeoisie), Le Journal d’un génie de Dali (car la mégalomanie quand elle cesse d’être drôle m’ennuie), Je… Ils d’Adamov (deux mots qui se font tant de mal), Les trois Don Juan d’Apollinaire (un seul suffit peut-être)… 

 

O. Ordre

Je pense au long passage dans lequel Tomas Clerc, dans Intérieur, explique comment il range sa bibliothèque. Certains rassembleront la collection, d’autres les rangeront, systématiquement, par ordre alphabétique. Au-dedans ou au dehors des œuvres, essaimés dans un chaos peut-être. 

 

P. Paroles 

Un titre possible. 

 

Q. Queneau 

Le premier : inauguration de la collection : Un rude hiver

Raymond Queneau, Un rude hiver

 

R. Réalité 

Bruno Schulz affirme : « La réalité prend certaines formes uniquement par jeu. »

Bruno Schulz, Les Boutiques de cannelle

 

S. Schulz 

Je suis à l’université. C’est avant l’été. Je réfléchis à mon sujet de maîtrise. T.S., pour me guider, me suggère des lectures. De ces lectures, ma vie a pris un autre tour. Soudainement, je lisais quelqu’un qui touchait, d’une manière spectrale, à mon inconfort à vivre, à la densité de la matière du monde. Je découvrais Bruno Schulz,  Le Sanatorium…, puis Les Boutiques de cannelle. A vrai dire, je ne m’en suis pas remis. On ne se remet pas de lectures comme celles-ci, fracassantes, follement tristes, malaisées, de cette langue qui invente, à partir de rien, la grandeur des univers, une écriture libératrice en même temps qu’enfermante, paradoxale, jouissive, interdite. C’est quand les livres défont, débordent, la cohérence du monde qu’ils valent, pour soi, au fond de soi, quelque chose qui dure, qui dure. 

Bruno Schulz, Le Sanatorium au croque-mort & Les Boutiques de cannelle 

 

T. Terminer 

Il y a des livres que, même si on sait qu’ils sont bons, on ne termine jamais. On les prend, on les commence, on les recommence et on ne les finit jamais. Ainsi, sans doute un peu à cause de Günter Grass, je n’ai jamais terminé Les Falaises de marbre. C’est étrange, le livre est court, célèbre, emblématique. Pourtant je me suis passionné pour les Journaux ou pour le formidable Chasses subtiles. Le genre de mystère qu’on laisse en suspens. 

Ernst Jünger, Les Falaises de marbre 

 

U. Ungar

Le seul auteur de la collection dont le nom commence par un « u ». Et je ne l’ai pas lu. Première tâche, car, comme un ami cher me le disait souvent quand il me parlait d’un livre ou d’un auteur que je n’avais pas lu, j’avais une vingtaine d’années, lui plus de 90 : « Il faudra, cher Hugo, y remédier. » Ainsi soit-il. 

Hermann Ungar, Les Hommes mutilés 

 

V. Vies imaginaires 

D’Empédocle et Paolo Uccello en passant par Cyril Tourneur et Pocahontas, Marcel Schwob fait des vies d’étranges éclipses, formes concises qui ne cessent de fasciner. Ceux dont il fait le portrait – imaginaire – l’arrêtent car, comme « tous les êtres, tous les hommes,  avec leurs passions, avec leurs couleurs, avec leurs instruments et l’histoire de ces choses diverses et leurs naissances, et leurs maladies et leurs morts », ils sont fascinants. Vrais et faux, impalpables, fictions véritables, ils forment un cortège narratif, un étrange florilège anthropologique, portatif, déplaçable, modifiable, inscrit dans l’imaginaire, dans la voix de celui qui les profère. Ah, l’exemplarité de la vie qui, depuis Plutarque jusqu’à Michon, en passant par Vassari ou Carlos Williams, refont la vie, défont la mort, se jouent de la vérité sans fin, infléchissent le réel, détournent les idées simples, rendent palpable ce qui fuit entre les doigts – le temps, la mémoire, les pures images. Ils nous habitent. 

Marcel Schwob, Vies imaginaires

 

W. W ou 

le Souvenir d’enfance : « Je n’ai d’autre choix que d’évoquer ce que trop longtemps j’ai nommé l’irrévocable ; ce qui fut, ce qui s’arrêta, ce qui fut clôturé : ce qui fut, sans doute, pour aujourd’hui ne plus être, mais ce qui fut aussi pour que je sois encore. » 

Georges Perec, W ou le Souvenir d’enfance

 

X. x

« !.. d’onir oedipien, nékros daron à maître de foutrée, parturiant’ aux paliers tringlées ensubintranç’ extirpant d’avaloir têtes bèch’, sous puls’ hyperpnéen !,, solde sur formica, sondes orificiell’ conchibrillant reflets du circul clandestin, mon debout impubèr’, slipaille sous granît tractant d’effluv’ nékros darronn’ !, contre frais impubèr’ égorgé sous placard syphillis, qu’au feu ne brûle, si tu l’oz !, ennarcosé d’osiaqu’, son blondier cruenté de mains mâl’ !, qu’en scalp, locust’ m’agraf’ aux pariétaux !!! à ma^tr’ !!!.. à mettr’ ! à mêtr’ ! »

Pierre Guyotat, Prostitution 

 

Y. Y

On est toujours sûr d’y trouver quelque chose. 

 

Z. Zéro 

« Mais ce que je sais, c’est que je serai plus tard un ravissant zéro tout rond. »

Robert Walser, L’Institut Benjamenta

 

Par Hugo Pradelle

 

 

Antoine Gallimard lance la collection «L’imaginaire» en 1977. Quelques années plus tôt, l’idée d’une collection intermédiaire entre les éditions courantes et de poche avait émergée afin de faire revivre des segments du fonds qui ne peuvent s’inscrire dans le format Folio. «L’imaginaire» apparaît pour la littérature quasiment en même temps que la collection «Tel» pour les sciences humaines (1976). La magnifique maquette de couverture, malheureusement maintes fois transformée depuis, a été dessinée par le graphiste et directeur artistique Robert Massin (1925) qui se souvient qu’il s’agissait là de «la couverture de toute [sa] carrière. Un maquettiste n’imagine par une collection pareille deux fois dans sa vie». Au départ, la collection devait s’ouvrir à tous les fonds d’éditeurs, «que les livres soient importants par la réputation acquise maintenant par leurs auteurs, ou qu’ils l’aient été à l’époque, parfois de façon éphémère, ils sont les gestes ou les étapes d’une œuvre». Mais les chiffres montrent que «L’imaginaire» est avant tout centré sur le fonds Gallimard (85 %) et de ses filiales (9 % pour le Mercure, Denoël et La Table Ronde). Sous l’autorité éditoriale d’Yvon Girard, depuis 1990, «L’imaginaire» continue de publier une vingtaine de nouveautés chaque année, d’en réimprimer une soixantaine, pour constituer un catalogue disponible de plus de 650 titres. § (Réd.)