par Camille Prunet

 

     Deux expositions de l’artiste Julien Creuzet sont proposées à la Fondation Ricard et à BétonSalon, à Paris. Elles sont conçues par l’artiste comme deux versants d’une même problématique qui l’anime depuis longtemps, celle de la négritude* dans le monde occidental capitaliste. Dans les deux espaces, les œuvres s’appréhendent comme un tout, un « Tout-monde » pour reprendre Edouard Glissant. L’exposition est une archipel qui réunit différentes « îles », que des poésies écrites et sonores rythment. Il n’y a ni réel centre ni ordonnancement lisible. Julien Creuzet donne un statut de même importance à tous ses objets, il n’existe pas de pièce maîtresse mais des dispositifs sculpturaux, vidéos et sonores dont les formes organiques suggèrent le mouvement. La marge, la périphérie n’existe ici pas plus que le centre. Comme sur une île, la superficie réduite oblige à reconnaître l’utilité et la spécificité de toutes les zones. Les deux expositions sont donc une même entité traitée de deux points de vue différents qui reflètent l’interpénétration des éléments, évocatrice de l’idée de mondialité qui intéressait Glissant. C’est d’ailleurs ce que reflètent les titres des expositions à la Fondation Ricard et à BétonSalon qui se répondent : Toute la distance de la mer, pour que les filaments à huile des mancenilliers nous arrêtent les battements du cœur. – La pluie a rendu cela possible (…) et La pluie a rendu cela possible depuis le morne en colère, la montagne est restée silencieuse. Des impacts de la guerre, des gouttes missile. Après tout cela, peut-être que le volcan protestera à son tour. – Toute la distance de la mer (…). 

 

   Julien Creuzet, La pluie a rendu cela pos­si­ble depuis le morne en colère, la mon­ta­gne est restée silen­cieuse. Des impacts de la guerre, des gout­tes mis­sile. Après tout cela, peut-être que le volcan pro­tes­tera à son tour. – Toute la dis­tance de la mer (…) 2018.
Crédit Aurélien Mole / Bétonsalon - Centre d'art et de recherche.

 

     Les installations sont pensées à l’échelle de chacun des lieux d’exposition. Des objets du quotidien assemblés en volume occupent l’espace, suspendus, en hauteur ou au sol. Certaines sculptures semblent en tension, tenant dans un équilibre fragile et révélant des préoccupations à la fois très personnelle et communes. Un ensemble de performances est ainsi prévu à BétonSalon et à la Fondation Ricard, révélant les échos des questionnements de l’artiste dans d’autres œuvres poétiques et sonores d’auteurs de sa génération. A la Fondation Ricard, des vidéos sont aussi présentées, accompagnées par la poésie et la musique de Julien Creuzet. A BétonSalon, l’artiste chante sur une musique entêtante qui est placée dans l’espace et semble battre comme un cœur ouvert. Les mots s’imposent progressivement, aidés par une musique faussement séduisante comme un chant de sirène. Au fur et à mesure de la déambulation, la poésie imprègne la lecture des œuvres. Le montage d’objets hétéroclites est déstabilisant mais contient une potentialité fictionnelle que le spectateur peut activer en associant les choses entre elles. Il faut alors se rappeler à cette histoire de l’art moderne qui a déconstruit les codes académiques et fait entrer, comme l’a rappelé Florence de Mèredieu, des questions de matérialité et d’immatérialité, de visibilité et d’invisibilité, d’énergie et de flux. Les formes éclatées, les sculptures notamment, s’inscrivent ainsi dans une histoire de l’art héritée de l’art moderne. D’ailleurs, la magie – qui a beaucoup intéressé les modernes - n’est pas loin dans ce syncrétisme culturel associant aussi des références aux dessins des civilisations amérindiennes (Taïno, Arawak et Caraïbe), et à un certain biotope antillais (mancenillier, « galère portugaise », éponge, conque, méduse). Les objets fétiches de l’artiste  se retrouvent d’un lieu à l’autre, créant des résonance : les tongues, les coquillages, les ficelles, les tissus effrangés, les bouteilles. Finalement, ce vocabulaire plastique représentatif du monde marin et des rebuts que l’on trouve sur les plages souligne le va-et-vient des objets (des corps ?), qui sont travaillés dans un geste évoquant le ressac. Ces traces de la mondialité du commerce viennent esquisser une critique poétique de notre société.

     Rien n’est fixe dans les deux aspects de cet univers qui s’offrent au spectateur. La migration et le voyage sont partout suggérés. À BétonSalon, des sièges d’avion sont posés un peu rudement au sol, ruines abandonnées sur lesquelles les formes organiques s’épanouissent. C’est une plongée dans un monde subaquatique, avec la prise en compte des espaces vitrés qui y contribue. Le lieu s’offre comme un espace-aquarium qui renvoie à sa froideur. L’exposition à la Fondation Ricard est plus topographique. Des panneaux dessinés, aux tonalités tirant vers l’orange-brun, scandent l’espace en évoquant l’art pariétal. Le rapport à la géographie, au lieu, se retrouve sur d’autres panneaux, comme celui sur lequel est inscrit en orange sur fond blanc : « Outre-mer français ».  Ici, c’est la question de l’héritage de la colonisation qui apparaît. Elle se retrouve à BétonSalon notamment sous la forme d’une veste jaune d’ouvrier, critique de la division raciale (et genrée) du travail. A la Fondation Ricard, sur les autres panneaux blancs, des mots évoquent un poison doux amer (« toxique exhalé », « parfois purpurique », « sève blanchâtre ») comme celui du mancenillier – bel arbre à la sève et aux fruits toxiques présent dans les Antilles. Cela rappelle la politique française des années 1960 visant à favoriser la venue des Ultramarins en métropole en leur promettant un travail et le confort moderne, mais les affectant quasiment systématiquement à des tâches subalternes. La musique R’N’B et la poésie de la négritude viennent gratter le vernis de ces deux expositions qui reflètent la maîtrise des espaces et où chaque ensemble d’œuvres résulte d’un équilibre maîtrisé. Julien Creuzet réanime la colère et le refus d’un système post-colonial qui ne questionne pas les assignations raciales et sexistes dont il hérite et qu’il perpétue sans autre souci que la recherche de rentabilité. 

Camille Prunet

 

 

* Terme dont la parenté est attribuée à Aimé Césaire : « […]ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'oeil mort de la terre […] ». Aimé Césaire, Paris, Seghers, 1979 [1956], p.105.

 

 

 

"Julien Creuzet : Toute la distance de la mer, pour que les filaments à huile des mancenilliers nous arrêtent les battements de cœur. - La pluie a rendu cela possible (…)", 
Fondation d'entreprise Ricard, 23 janvier - 19 février 2018

" Julien Creuzet : La pluie a rendu cela possible depuis le morne en colère, la montagne est restée silencieuse. Des impacts de la guerre, des gouttes missile. Après tout cela, peut-être que le volcan protestera à son tour. – Toute la distance de la mer (…) ", 
Bétonsalon, 24 janvier - 14 avril 2018