par François Bordes

 

 

Axel Honneth, L'Idée du socialisme
Paris, Gallimard, coll. "NRF Essais", 2017, 184 p., 15 €

Serge Audier, La Société écologique et ses ennemis, pour une histoire alternative de l'émancipation
Paris, La Découverte, 2017, 27 €

 

« On ne peut que s’étonner devant le peu de discussion que soulève la question du socialisme » écrivait Cornelius Castoriadis dans un article de 1961 publié dans Le Contenu du socialisme1. Soixante ans plus tard, après tant d’événements, de réflexions et de mutations, Axel Honneth revient sur cette question-clef de la pensée politique moderne dans un ouvrage sobrement intitulé L’Idée du socialisme. À l’aube du bicentenaire de Marx, c’est d’Allemagne que provient cette invitation à repenser ce mot-totem, riche de tant d’expériences historiques différentes et parfois radicalement opposées. À l’instar d’Alain Badiou pour le communisme, Axel Honneth n’abandonne ni l’idée ni le mot socialisme. Il rejette l’opinion selon laquelle celui-ci a « fait son temps », comme s’il était passé du capitole à la roche tarpéienne. Héritier de l’école de Francfort, Honneth observe avec scepticisme cet étrange renversement, « trop rapide » à ses yeux : un tel état de fait ne saurait être « le dernier mot de l’histoire ». Poursuivant la réflexion ouverte dans Le Droit de la liberté2, Honneth propose de réfléchir au projet originel du socialisme afin de le reformuler pour « fournir à nouveau des repères politiques et éthiques ».

Sa réflexion se déploie en trois mouvements : une présentation globale de « l’idée première », une critique d’un « cadre de pensée obsolète » et enfin une analyse des « voies du renouveau » conçu comme « expérimentalisme historique » et « forme de vie démocratique ». L’auteur de La Lutte pour la reconnaissance examine donc l’idée socialiste au prisme de sa propre théorie de la liberté et de la société. Dans le prolongement de sa « nouvelle théorie critique », il trace des perspectives fertiles pour réinventer, face à la globalisation de l’économie et à l’atomisation des sociétés, des formes de vie et d’organisation garantissant la survie et l’épanouissement de la liberté sociale – clef de voûte de sa critique du socialisme. Ainsi, le « cadre théorique d’un discours issu de la révolution industrielle » a-t-il empêché de « déployer effectivement » le potentiel de la « force de production normative de l’idée de liberté sociale ». Les premiers socialistes se seraient cantonnés à « la sphère de l’agir économique ». Axel Honneth dénonce « l’incapacité de ces penseurs à s’affranchir de l’esprit de l’industrialisme ». Le socialisme offre ainsi un « cadre de pensée obsolète », manchestérien et indissociablement lié à « l’esprit à la culture de l’industrialisme ». Il pointe en particulier, chez les socialistes du XIXe siècle une certaine « cécité au droit », à la réflexion sur le droit et une défaillance à penser l’émancipation des femmes. Honneth ne développe pas ce sujet, dont on sait l’importance centrale pour l’émancipation de la société dans son ensemble – pas plus qu’il ne cite Louise Michel, Rosa Luxembourg, George Sand, Séverine ou Flora Tristan. Les deux principales carences pointées par Honneth prouvent sans doute l’obsolescence d’un certain cadre théorique développé au XIXe siècle. Très riche et stimulant du point de vue de la théorie sociale de la liberté, le livre d’Axel Honneth reste cependant discret sur une grande partie du legs historique du socialisme, son réservoir d’expériences et sa force imaginante.

Or, l’enjeu est immense et dépasse de loin la seule question du socialisme. La tragédie des pensées de l’émancipation serait de perdre définitivement la mémoire de leur passé, de leur richesse et de leur diversité. Pour reposer la question de l’émancipation, il paraît indispensable de questionner l’histoire – et pas seulement l’histoire conceptuelle, mais celles des controverses, des engagements, des pratiques et des tentatives. La réflexion sur l’émancipation est actuellement en plein refleurissement. De nombreux colloques et publications témoignent d’un intérêt renouvelé pour les pensées de Miguel Abensour, Cornelius Castoriadis, Pierre Clastres ou André Gorz3. Judith Butler, Ernest Laclau et Slavoj Zizek ont récemment publié un ouvrage intitulé Après l’émancipation4. Bruno Karsenti interrogeant le lien entre judaïsme et modernité  propose une « philosophie de l’émancipation » dans son dernier livre5. Aux Etats-Unis enfin, un ouvrage rend hommage à Nancy Fraser en interrogeant en particulier le lien entre féminisme, capitalisme et écologie6. Le questionnement sur le devenir de l’idée socialiste mérite donc d’être posée dans un contexte plus large. La lecture, indispensable, du livre d’Axel Honneth gagne donc à être complétée par celle de la somme que Serge Audier vient de consacrer à l’histoire philosophique et intellectuelle de la société écologique. Œuvre imposante (742 pages), foisonnante et originale, La Société écologique et ses ennemis  procède à une véritable archéologie de la « société écologique ». En plongeant dans les écrits des premiers socialistes et des utopistes, Audier souhaite démontrer que la critique écologique existait dès les origines du socialisme. Il souhaite ainsi dépasser l’antinomie entre « fidélité aux Lumières et critique romantique de la modernité industrielle ».

Longtemps, dans une partie de la gauche, la critique écologique a été regardée d’un mauvais œil. Cette méfiance n’est pas sans fondements, cette réticence a ses raisons. Audier n’esquive pas la question des sources réactionnaires de la notion d’écologie (l’inventeur du mot, Ernst Haeckel, fut un activiste fervent du pangermanisme, de l’eugénisme et du racisme), ni la récupération, par des mouvements réactionnaires, de penseurs critiques des nuisances industrielles comme Illich, Orwell ou Pasolini. La prégnance d’une interprétation ultra-rétrograde des questions environnementales a longtemps servi d’arguments pour discréditer la pensée écologique et les critiques de la société industrielle. Le mythe du progrès et le culte du développement des « forces productives » ont été de puissants freins à l’affirmation de ces critiques dont nous redécouvrons aujourd’hui toute l’actualité. Abondamment documenté, l’enquête d’Audier exhume un continent entier, un continent vert – celui de la critique pré-écologique et anti-industrielle formulée dès le XIXe siècle par une myriade d’intellectuels socialistes, communistes, utopistes, libertaires, républicains ou solidaristes. Audier propose de reconstituer une pensée sociale de la nature et de l’émancipation en marge du « grand récit » socialiste et républicain. Il part à la recherche de courants oubliés, de voix solitaires, de penseurs minoritaires dont les analyses paraissent aujourd’hui d’une singulière actualité. Parallèlement aux travaux d’histoire sociale comme ceux de François Jarrige, La Société écologique et ses ennemis propose d’écrire une histoire alternative de l’émancipation. Vaste enquête historique, l’ouvrage constitue un travail de généalogie historique vertigineux, une archéologie de la pensée émancipatrice du lien entre l’homme, la société et la nature.

Le livre est classiquement structuré en deux parties : d’abord, la critique des dégâts écologiques de l’industrialisme puis la description des « voies oubliées d’une société écologique » émancipatrice. Chaque chapitre fourmille d’exemples et de pistes de réflexion. Les prophéties de Fourier sur la destruction de la planète lient « malheur environnemental et malheur social ». D’Élisée Reclus à Thoreau en passant par l’étincelant John Muir, Henry George, Flora Tristan et William Wallace, la première partie offre un panorama de la critique des nuisances industrielles. Imagine-t-on aujourd’hui la vigueur des dénonciations de la condition animale, en pleine révolution industrielle, chez des intellectuels comme Jules Michelet ou Auguste Blanqui ? Audier puise dans La Revue sociale de Pierre Leroux des critiques virulentes de l’industrialisation de l’élevage et de l’agriculture. En 1847, Luc Desages écrit par exemple : « Il est alors arrivé que des industriels par excellence, des manufacturiers se soient appliqués à l’agriculture. Aussi tout, dans leurs mains, a changé de forme. La nature, façonné comme en un atelier d’industrie, a disparu pour faire place à l’artifice. Les animaux ont perdu leur espèce et ont été transformés en monstres ». Les huit chapitres traçant les « voies oubliées de la société écologique » fourmillent eux aussi d’exemples cueillis dans la forêt des revues utopistes, libertaires et socialistes. Les thèmes préfigurent nos interrogations contemporaines : invention d’un autre urbanisme, libération du temps, pédagogie dans la nature, solidarisme étendu aux animaux, idée d’un patrimoine écologique et culturel commun… Audier consacre des pages passionnantes à l’importance de l’imaginaire naturaliste défendu par des peintres et des artistes socialistes et libertaires comme Paul Signac. Ils illustrent l’idéal utopique de la reconquête d’une « relation privilégiée à la nature », contribuant aux côtés du fauvisme et de l’expressionisme à la naissance de l’art moderne.

L’ouvrage ne s’en tient cependant pas à l’exploration d’un continent oublié. Il s’agit de « mettre au jour des “possibles” de la gauche » et d’inviter à « renouer d’une certaine façon avec l’esprit de l’utopie » pour « concevoir et créer une société libérée de la fuite en avant productiviste ». Comme dans La Pensée anti-687, Audier documente et analyse des pans entiers et sous-estimés de l’histoire intellectuelle. Les vastes investigations  historico-philosophiques de Serge Audier sont sous-tendues par une puissante vision qui mériterait d’être présentée dans un bref essai. On regrettera aussi l’absence d’index et la présence de piques polémiques à l’utilité incertaine. Ces remarques mises à part, La Société écologique et ses ennemis constitue un apport majeur à la connaissance du passé et à la réflexion sur le temps présent. L’ouvrage de Serge Audier contribuera ainsi à « libérer l’imagination philosophique et politique ».


François Bordes

 

 

 

1. « Ce que signifie le socialisme », 1961, repris dans Cornelius Castoriadis, Écrits politiques, 1945-1997, tome II, Paris, éditions du Sandre, 2012, p. 143.

2. Gallimard, 2015.

3. Citons en particulier Nicolas Poirier, Castoriadis, Chaos et création (à paraître), Christian Ferrié, Le Mouvement inconscient du politique. Essai à partir de Pierre Clastres, éditions Lignes, 2017 et Christophe Fourel, Lettre à G., Le Bord de l’eau, 2017. Un numéro récent de la revue Lignes  est consacré à Miguel Abensour (mai 2018, n° 27).

4. Judith Butler, Ernest Laclau et Slavoj Zizek, Après l’émancipation, Paris, Le Seuil, 2017. 

5. Bruno Karsenti, La Question juive des modernes. Philosophie de l’émancipation, Paris, PUF, 2017.

6. Feminism, Capitalism, and Critique. Essays in Honor of Nancy Fraser, Palgrave MacMillan, 2017.

7. La Découverte, 2008.